18 août 2003.
Le soleil atteint son zénith. Aucun nuage ne trouble le ciel au bleu céruléen. Le thermomètre dépasse les 38 °C. La chaleur accable la nature, la faune et les humains. Le monde tourne au ralenti. Les résistants restent cloîtrés, rendus léthargiques. Caleb et son équipe s’occupent du réaménagement du QG souterrain, méfiants de la pérennité du bâtiment F1.
Une heure plus tôt, Aedan, Béatrice et ses pères en ont profité. Ils ont quitté la fraîcheur des appartements pour la voiture la plus proche d’eux. Leur dévolu s’est porté sur une Peugeot 205, au blanc jaunis. Malgré son scepticisme : la clef était bien sur le contact.
« Une tentation laissée par Ahmès, sous les conseils du Crocodile. » lui avait rappelé le Chien. « Comme l’espoir d’avoir un des trois badges cachés par ses soins dans des véhicules civils. Sinon il faudrait en voler un à la Collaboration et fuir avant que le passe ne soit désactivé. »
Avec ce sésame, ils pourraient évacuer les enfants en toute tranquillité…
L’échec cuisant d’une Cinq et son amant la ramène à l’instant présent. Le banc de la cuisine s’avère plus confortable qu’il n’y paraissait. Béatrice croise le regard de Marcus, dont elle attend la guérison avant d’élaborer un plan avec lui. Peu importe les combats, les blessures ou les sacrifices traversés, il a toujours tenu debout. Alors, pourquoi j’ai si peur ? En treize ans de vie commune, Elle ne l’a jamais vu flancher. Pourtant… Un pressentiment la pousse à envisager cette éventualité.
Aro reste d’une neutralité absolue. Son absence de réaction lui rappelle Reiju. Quand son frère se comporte de la sorte : soit il est très inquiet pour l’intégrité de l’un d’eux, soit il est très contrarié par le déroulement des événements. La seule fois où il n’avait pas réussi à maintenir son masque, tout était parti à vau-l’eau.
Son cœur se comprime. Sa pensée lâche prise sur ses états d’âme. D’ici quelques minutes, elle rencontrera la Chatte avant de négocier avec la Faucheuse. L’appartement de l’Ifrit éliminé par Aro se situe au quatrième étage de l’immeuble O1. C’était là que vivaient Héléna et Myung-Dae…
Elle jurerait se revoir enfant, avec eux, chahutant dans la cuisine où ils savourent un café.
L’austérité de Tijuana me manque… Béatrice réajuste son bouclier. Au moindre signe de danger, ils fuiront. Son attention se porte au-delà de la fenêtre encrassée. La vue imprenable sur l’arrière de la caserne la secoue. Maisons et commerces se côtoient, les rues vides de promeneurs. Comme si elle observait un simple poster figé d’avant-guerre. Marcus tapote son épaule. La douceur de ses traits n’atteint pas ses prunelles verdoyantes. Ses signes lui mettent du baume au cœur. Elle l’enlace, veillant à ne pas appuyer sur ses blessures.
« Merci, papà. »
En de grands mouvements bourrins, il frotte son dos. Ils se séparent, un air complice entre eux. Béatrice retourne à sa contemplation. L’ongle de son pouce triture l’alliance. Les rubis captent la lumière et la renvoient en reflets vermeils flous. Du coin de l’œil, elle capte un mouvement de Marcus. Il lui confie avec tristesse :
« J’aurai aimé le rencontrer. »
Aedan interrompt leur échange.
« Elle arrive très bientôt ! Installons-nous au salon. »
Des particules de poussière dansent lentement dans la lumière, avant de disparaître. Au centre du salon trône une immense table ronde en noyer massif. Des bouquets de dahlias, de colchiques et de roses se mêlent aux vêtements éparpillés, aux verres en cristal étincelants et aux bouteilles de vin capiteux.
Cinq chaises, à l’assise moelleuse, encerclent le mobilier rond.
Aedan, Béatrice, Aro et Marcus prennent place de gauche à droite. Béatrice humecte sa lèvre inférieure, la gorge sèche. Un coup d’œil à une horloge-statue l’informe que la Chatte ne devrait plus tarder. Son regard délaisse l’objet antique pour Aedan. Il s’amuse à effeuiller une rose.
Ses lèvres bougent sous des mots inaudibles.
Discrètement, Béatrice met à profit ses connaissances en lecture labiale. Reiju et elle en avaient appris les bases en Italie avant de perfectionner leur technique aux États-Unis. Elle avait ensuite poussé le vice jusqu’à l’adapter à sa langue maternelle.
Le coin de ses lèvres se soulève malgré la fatigue.
« Elle m’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout. Hum… Un peu, beaucoup… passionnément ! »
L’insouciance du Chien, sa simplicité et sa franchise réveillent une part d’elle-même enfouie depuis des années. Ou est-ce la certitude de sa mort prochaine qui lui offre cette lucidité ? Un toc les fige sur place. Aedan pose la tige épineuse sur les pétales, avant d’ouvrir. Tous l’entendent embrasser son épouse, sans les voir.
« Qu’ils prennent une chambre. » grimace Marcus.
Aro et elle s’amusent de son malaise, le taquinant. Tac, tac, tac. Le raffut des talons de la Chatte la précède. Elle apparaît, son époux collé à elle. Peau basanée contre peau laiteuse. L’expression d’Aedan révèle qu’il a retrouvé sa moitié, son ancrage dans cet univers trop vaste pour eux.
Plus petite de deux bonnes têtes que son aimé, la Chatte dévoile un visage en cœur encadré d’une chevelure blanche et lisse. Ses mèches soyeuses glissent en une cascade de velours jusqu’à ses hanches rondes.
Sa robe d’été crème souligne ses courbes généreuses. Son ventre rond rappelle celui d’un félin heureux. On dirait un modèle prêt à partir en pique-nique. Sa tenue légère contraste avec leurs uniformes et leurs équipements lourds. La Chatte réarrange une brettelle, attirant l’attention sur son alliance. En dehors du saphir vert qui sertit l’anneau d’or et ses prunelles vairons, d’un bleu dragée et d’un vert tilleul, elle ne porte rien de coloré.
Ses pupilles verticales interrogent Béatrice, sans que sa question ne soit claire.
« Quelle tête d’enterrement, Protectrice ! »
La Chatte hume l’air et ricane.
« Tu as peur de S’kyark, notre grand méchant loup.
— Ya Rouhi… » souffle Aedan.
Ô mon âme ? Béatrice maintient son attention sur la Chatte.
« Ton mari s’échine à ce que je m’allie à la Faucheuse. Et ce depuis que je l’ai rencontré, enchaîné et utilisé pour éliminer les Ghīlān. Qui sait, sans le Serpent et ses manigances, Aedan pourrirait encore dans les caves aujourd’hui… »
Béatrice la jauge avant d’ajouter, d’un ton faussement inquiet :
« Sauf si tu n’es pas aussi faible que je ne le soupçonne ? »
Elles se jaugent avant de se sourire. La Chatte pointe son mari en la questionnant :
« Toi aussi, tu trouves habibi trop prompt dans ses décisions ? »
Mon amour, hein ? À leur manière, le Chien et la Chatte sont terriblement kitsch.
« C’en est presque plus flippant que la Faucheuse. Mais ma question subsiste.
— Je ne trahirai pas comme lui. Je t’aide aujourd’hui, car j’ai une dette envers toi pour l’avoir délivré. Tu ne serais pas intervenue, je me serais arrangée avec le Lion… Une fois S’kyark attablé·e avec vous, je rejoindrai Sa-Iâh.
— Pourquoi Ya Rouhi ? s’attriste Aedan. Ne sens-tu pas l’aura de Béatrice ? »
La Chatte lui embrasse la joue, se hissant sur la pointe de ses pieds.
« Je t’aime, malgré tous nos différends. »
Quelque chose échappe à Béatrice dans cet échange.
« Mais, Sa-Iâh m’a rendu ma magie. Ses manipulations génétiques m’importent peu. D’ailleurs ! Qui sommes-nous pour ordonner un demi-dieu ? »
D’un geste ample, elle englobe la pièce.
« Nous ? De simples esprits des heures sacrées, relégués à un passé oublié ! Je ne crains qu’une conséquence des agissements de Sa-Iâh : qu’un Changé nous surpasse. Imagine cela, habibi. Qui contrôlera les Afārīt et les Qatārib ? Elle ? »
De son index, la Chatte pointe Béatrice.
« Tuer des Ghīlān lui a retourné l’estomac, je l’ai senti.
— Tous n’étaient pas des adultes, Ya Rouhi. Moi-même, j’ai été chamboulé. Cela fait-il de moi un lâche, un faible ? »
La Chatte le force à se pencher et chuchote à son oreille. Il se passe quoi ? Aedan se redresse, la tête basse.
« Assez tergiversé, tranche la Chatte. On m’attend pour l’organisation de la célébration de Sa-Iâh.
— La pleine lune, souffle Aedan, les traits durcis.
— Tu as neuf jours, habibi. »
L’air s’appesantit sous cet échange cryptique. Aedan ? lance Béatrice, incertaine. La marque pulse sous ses côtes, lui promettant des réponses. La Chatte se désintéresse des émois de son époux. En un battement de cils, elle se retrouve tout près de Béatrice. Son bras se tend tout aussi vite pour saisir un verre à pied.
Aro la menace d’un couteau de combat, sa chaise rapprochée au maximum de sa fille. Marcus a armé son Beretta 92FS, le canon ne vise personne pour le moment. Il attend l’action de trop pour les repeindre tous de rouge.
« Un tantinet exagéré, non ? » minaude la Chatte.
La pulpe de son index glisse sur le bord du cristal, produisant une note régulière. La Chatte clame des mots en arabe, yeux mi-clos. Sa tête se penche sur le côté, les traits relâchés, comme si elle quittait leur réalité. Ses paupières s’ouvrent en grand, ses iris vairons engloutissent ses pupilles verticales. Elle se fige, expire profondément avant de bouger à nouveau.
D’une courbette, elle repose le verre et s’en va.
Béatrice ne la suit pas des yeux, immobile et accaparé par un tableau de nature morte. Si elle ne bouge pas, peut-être que la Faucheuse ne deviendra pas réelle. Iel s’affale sur la dernière chaise libre, entre Aedan et Marcus, son béret marron négligemment posé sur une assiette. Mais en fait, je l’emmerde ! La colère prend le dessus sur la peur. Son cœur cogne contre ses tempes. Elle s’oblige à se tenir droite, le port fier. Elle est la Chasseuse de Minuit, la fille du Faiseur de Braises !
« Enfin prête à sacrifier les tiens ? »
S’kyark savoure autant ses mots qu’un verre de lait, apparut de nulle part.
« Vaffanculo !
— Aller me faire foutre ? En voilà une expression vulgaire. Et qui proposes-tu pour cela ? Devrions-nous demander conseil à ton cher frère ? Un de ses anciens client pourrait satisfaire ce souhait. »
Aro les surprend tous, sautant sur la table pour attaquer l’entité. La Faucheuse s’éclaffe, son rire de garçonnet se déforme en celui d’un vieillard. Iel claque sa langue contre son palais. Aro est plaqué au plafond, une pluie de petits gravats et de poussière tombant sous l’impact. Aedan et Marcus lévitent, alors qu’une force invisible cloue à sa chaise Béatrice.
« Laisse-les ! S’kyark ! » le hèle Aedan.
Une fumée noire le bâillonne.
Béatrice insulte la Faucheuse, le dos arc-bouté pour s’échapper de son emprise. La marque du Chien la brûle, brillant de mille feux sous son débardeur kaki. Aedan amplifie leur aura. Bronze, rouge et or nimbent la vision de Béatrice.
« Protectrice… »
L’enfant monte sur la table, écrasant les fleurs, la vaisselle et les vêtements.
« Jamais nous ne nous entendrons sur un prix correct. Quand tu auras compris comme ton « amie » Estéfania que tu n’es pas une exception, ce sera trop tard. Amuse-moi encore un peu et meurs en silence. »
Un rire incontrôlable gonfle au sein de Béatrice. Il grossit, grossit, grossit avant d’éclater dans un hurlement saccadé. Des larmes imbibent ses cils. Ses pommettes la brûlent sous son expression déformée par cette hilarité soudaine. Entre deux gloussements, elle se moque de l’entité.
« Pas une exception ? Ne me fais pas rire, putain. Deux fois ! Deux fois ! »
Sa tête tombe en arrière, alors qu’elle pouffe.
« Deux fois que je participe ! Et aujourd’hui, tu viens comme un bon cabot à mon appel ! »
Les larmes roulent sous ses joues gonflées par son amusement extrême.
« Laisse-moi donc égayer ta journée ! siffle la Faucheuse entre ses dents. Ta participation à Tijuana était écrite. Tu devais y mourir, voilà pourquoi je t’ai choisie pour Perpignan. Un soldat parmi des centaines de milliers d’autres, voilà ce que tu es. Pour tuer Ahmès, j’ai préparé un général. Dans deux parties, je le verrai enfin en action. »
Le rire de Béatrice s’intensifie.
« Vous dites tous des tas de conneries ! Toi, Tlazolteotl… Des tas de conneries ! »
Une autre émotion surgit, dissonante.
« Tu m’as torturé, rappelle-t-elle, apathique. Tu as arraché, brisé et broyé chacun de mes os. On les a comptés ensemble, avec cette affreuse comptine.
— Tu refusais ton rôle, pointe S’kyark, affable. »
Iel s’amuse avec Aro, Aedan et Marcus, les faisant tourner comme dans un manège dans les airs. Béatrice ne lève pas les yeux sur eux, ses émotions trop chamboulées pour risquer cette vision. La comptine empoisonne son esprit.
« Un de plus, un de moins,
Tous les os finissent entre mes mains.
Un de cassé, un de plié,
Compte avec moi sans t’arrêter. »
Elle s’esclaffe et imite la Faucheuse.
« « Un soldat parmi des centaines de milliers. » C’est pour ça que je t’ai éventré ! Et… ah oui, tu as nourri mes entrailles à… Je ne sais même pas ce que c’était. »
Elle glousse, comme ivre de cette colère. La Chatte, mon enfant. Elle utilise son… La voix d’Aedan se tue en même temps que S’kyark répond :
« Un démon. Tu as été indemnisée. »
La chaise de Marcus chute à deux pas de lui, en un bam sec. Iel sirote son lait, une main plongée dans les boucles lâches de son père. Il se débat, les mains ligotées dans son dos. Bordel !
« Ta récompense ? Tu le découvriras dans les prochains mois.
— Ne le touche pas.
— Sinon ? » se moque la Faucheuse.
Son aura l’aveugle, comme ses émotions exacerbées. Une seule domine désormais : la plus dangereuse. Ses fesses se décollent de l’assise. Ses cuisses se contractent et forcent sous la main invisible qui la maintient en place. Elle hurle, force, puise dans sa détermination. Un Sig-Sauer encombre sa paume droite. Elle ôte la sécurité et vide son chargeur sur l’enfant. Le sang recouvre les siens, la table, les murs, le plafond. Des morceaux de cervelles et d’os collent la tapisserie.
Des éclairs courts et brefs joignent les bords du crâne ouvert. Son cerveau, son crâne, ses cheveux et ses yeux se régénèrent. L’odeur de brûlé et de chair retournent l’estomac de Béatrice, qui n’en démord pas et recommence.
« Un, deux, trois, les os se plient,
Quatre, cinq, six, les cris s’oublient.
Sept, huit, neuf, ferme les yeux,
Dix de plus, quel jeu merveilleux. »
Iel se guérit et, avant qu’elle ne puisse tirer, l’immobilise et la force à lâcher son arme.
« Inutile, Protectrice !
— C’est douloureux, hein ? susurre-t-elle en réponse. Tu mens si mal… Je suis sûre qu’en insistant encore un peu, tu ne seras qu’un cadavre de plus. »
Aedan ? On fait quoi ? Jouer la maligne est dans ses cordes, mais elle n’entraperçoit aucune issue à leur situation. Les visages de Giulia, Misha et Esméralda se succèdent dans son esprit. Est-ce ainsi qu’elle va les revoir ? Le moment est-il venu ? L’image de son frère couvert d’hématomes la glace.
Et lui alors ? Que va-t-il devenir si elle échoue en si peu de temps ? La détestera-t-il ? La jugera-t-il faible ? Lui en voudra-il ? Aedan ! Son aura implose en cœur avec celle du Chien. Le souffle les projette tous à terre. Béatrice se redresse, des débris de bois et des morceaux de coussins glissent de son dos au sol.
Aedan bondit devant elle. Un chien de Rhodésie ? Il aboie, menace de mordre la Faucheuse. Iel lévite, pas un grain de saleté sur sa tenue d’écolière. Plus loin, Aro examine Marcus, inconscient et ensanglanté. Non, non, non ! Aro s’affaire, rien dans son visage ou ses gestes ne trahit une complication.
La marque du Chien vibre à lui en faire claquer les dents.
« Honte à toi, S’kyark, gronde Aedan. Que le public te juge ! Que leur mécontentement atteigne la Mort ! Que ton comportement soit puni ! »
Des gens nous regardent ? Pour la première fois depuis leur alliance, le Chien lui transmet une série de souvenirs. Des dieux, des monstres et des héros s’amusent devant des diffusions des parties.
« Vous n’avez pas inventé le concept de télé-réalité, lui confirme la Faucheuse, taciturne. Ils misent sur les vainqueurs et parrainent certains participants. »
Un rictus ourle la bouche de poupon.
« Toi ? Quelqu’un comme toi n’a quasiment aucune visibilité. À te cacher avec les faibles plutôt qu’à affronter l’Élu !
— Dommage pour la masse, ils loupent ton massacre. »
Un tambour résonne au loin. Béatrice l’entend à peine, dominée par sa fureur. Son aura imite celle d’Aedan. Elle ne comprend pas le mécanisme et ne cherche pas à le décrypter. Tout ce qui compte, ce sont les résultats. Ses pensées se tournent vers ceux qu’elle a perdus à cause du Jeu. Elle appelle par leur prénom les prisonnières de Tijuana.
Leurs fantômes envahissent l’appartement.

