Ave Maria : Chapitre XVIII


Les branches de mahagonis, d’acajous, de chênes tropicaux et de figuiers étrangleurs s’élèvent vers le ciel. Ils en cachent la vue aux hôtes qui nichent dans leurs feuillages, serpentent le long de leur tronc et grouillent dans leurs racines. Les oiseaux chantent, comme les insectes grésillent. Des silhouettes chahutent çà et là.

La mélodie d’une rivière se propage. Son courant rencontre cailloux et poissons. Un clapotis. Des ondes qui s’éparpillent. Esméralda danse. Ses cheveux ondulent autour d’elle. Son rire résonne au cœur de la jungle. Elle virevolte, libre. Heureuse. Ses mouvements fluides fendent l’air humide.

Sa robe s’imbibe d’eau. La transparence du tissu révèle un corps souple. Les muscles se tendent et se détendent au fil des pas inventés. Esméralda s’arrête, le visage offert aux rayons du soleil. Une ombre s’approche d’elle et l’enlace. Ses mains se posent sur celles plus rugueuses, en caressent les phalanges égratignées.

« Gata, je t’aime. »

*

Béatrice ouvre un œil, puis l’autre avant de tâtonner autour d’elle. Le réveil émet un cliquetis sous sa brusquerie. 3h29. Un grognement filtre la barrière de ses dents. À peine une demi-heure de sommeil… La bouche sèche, elle se lève. Des fragments de son rêve lui reviennent. Ses joues rosissent dans la pénombre de la chambre. Pourquoi je me suis réveillée ?

Son menton s’appuie sur ses genoux ramenés contre elle. Candice et Nora dorment à poings fermés. Leur respiration régulière, ponctuée de ronflements ou de marmonnements, lui rappelle les dortoirs de Sforza-Romano et la cellule de Tijuana. Béatrice se tend comme la corde d’un arc. Un pressentiment empoigne ses entrailles et les entortille.

Ce mélange d’inquiétude et de trépidation lui donnent la nausée. Vaseuse, elle se colle au mur. Le papier peint rayé lui saigne des yeux, même de nuit.  Le mauvais goût des anciens propriétaires ne s’arrête pas à la tapisserie : les meubles bariolés, les décorations tout en forme abstraite et les tableaux alourdis par des couches épaisses l’ont prouvé.  

Son cœur s’emballe. Ses sens à l’affût cherchent la moindre anormalité. Quelque chose cloche. Pas ici : Béatrice parierait gros sur cette certitude. La marque du Chien pulse. Ses côtes vibrent sous la force d’une vague magique. Le souffle coupé, elle encaisse en restant immobile. Mille et une émotions la submergent. Il est avec la Chatte.

Ses ongles griffent les rayures. Des morceaux arrachés pendent. Aedan ! La violence de son cri mental fait mouche. Les sentiments de son ami refluent, tout près d’une surface opaque métaphysique. Béatrice respire à nouveau et prend de grandes goulées d’air. Une quinte de toux menace de réveiller les résistantes. Ces dernières ne bronchent pas.

Bordel, j’aimerais ronquer aussi bien !

Le front en sueur, elle s’essuie avec son drap. Ses bras vibrent, ses propres sentiments à vif. Une larme tombe, puis des dizaines d’autres. Elle envie Aedan. Il est aux côtés de son épouse. La revoir le chamboule. Et ça se répercute sur notre lien… Bordel. Un sanglot brise le calme de la chambrée.

D’un coup sec, elle repousse le drap avant de filer à la salle de bain. Elle ouvre le meuble sous l’évier, farfouille dedans à la recherche de mouchoirs. La colère menace de prendre le dessus sur sa tristesse. Et contrairement aux mois précédents son arrivée, elle ne pourra se défouler sur un ring ou au club de tir.

Fais chier !

Elle se retient de justesse de lancer cette pensée vers Aedan. Il mérite ce moment… et d’en profiter pleinement. Son propre égoïsme la dégoûte. Elle mouille son visage et s’essuie avec une serviette, à défaut de mieux. Le miroir lui renvoie une image affligeante : des yeux bouffis, des cernes dignes d’un panda et une peau rouge à force de frotter.

Plus calme, Béatrice réfléchit : si son hypothèse est la bonne, ils devront travailler sur une barrière spirituelle. Ses poings serrent la céramique du lavabo. Une bouffée de chaleur la saisit. La marque pulse, gênante pour la première en deux semaines. Elle secoue son t-shirt à la recherche d’un semblant d’air.

Quelque chose l’effleure.

D’un bond, Béatrice se retourne. Un feu follet virevolte autour de son visage. Il traverse la porte entrouverte. Merde ! En deux enjambées, elle atteint le couloir. Cette odeur… Un parfum de tubéreuse la berce. Le Serpent la contrôle-t-il à nouveau ? La marque l’assure du contraire.

Elle renifle, un début de migraine se distille à l’arrière de son crâne. Ses pas deviennent hésitants, presque traînants pour atteindre la cuisine. La dernière fois qu’un feu follet s’est montré, elle avait pu sécuriser Esméralda dans des locaux de surveillance. Les tlalmiqui lui avaient assuré la bienveillance deTlazolteotl envers elles. Pourtant…

« Gata ? »

La lune baigne d’une auréole argentée le fantôme d’Esméralda, assise sur le plan de travail. Un sourire éblouissant illumine ses traits doux. Elle lui tend ses bras, un petit rire roulant dans sa gorge gracile. Béatrice se jette dans son étreinte. Un froid désagréable la foudroie de la tête aux pieds. Tu es là !

« Beatriz. Tu t’es réveillée avant que je ne puisse te parler.
— Je t’aime, Esméralda, je t’aime de tout mon cœur ! Je t’aime, je t’aime, je t’aime ! »

Esméralda caresse sa joue et lui murmure :

« Je t’aime de toute mon âme et toute entière. Tes défauts, tes secrets, tes peurs… Tout. Alors, s’il te plaît, accepte cette « part » de toi. Écoute bien Aedan. Promets-le-moi. Ne sois pas triste, gata, je t’attends à Dùuzal. »

Béatrice l’embrasse. Un picotement endort sa langue. Elle s’écarte en riant, une allégresse enfantine parcourant ses veines échauffées. La peau d’Esméralda scintille. Ses longs cils papillonnent sous un vent doux. Puis, elle disparaît.

« Non ! »

Ses genoux flanchent. Ses articulations claquent contre le carrelage. Les bras serrés contre d’elle, Béatrice pleure de tout son soûl en silence. Lentement, elle s’allonge recroquevillée. Sa marque vibre. Elle ressent l’inquiétude puis le réconfort d’Aedan. Quelqu’un amplifie son message d’apaisement. La Chatte ?

Ses paupières s’alourdissent. Son esprit se tend vers leur lien, comme un enfant tâtonnerait son matelas à la recherche d’une peluche moelleuse. Son imagination s’emballe, taisant ses pensées éparpillées. Un rempart se forme entre Aedan et elle. Aedan, merci, lance-t-elle à la volée avant de poser la dernière pierre chimérique.

Lentement, elle se redresse pour retrouver son lit froid.

*

Un lecteur CD diffuse une musique classique relaxante. Les notes s’égrènent en un rythme volontairement lent. La mélodie répétitive se veut une alliée à la méditation de Béatrice. Le soleil la cuit sur place. Essaye-t-il d’effacer la tempête de la veille ? Ses membres tremblent sous le besoin d’essuyer son front poisseux et de bouger. La tentation ne brise pas sa posture. Elle reste en tailleur, les mains posées sur ses cuisses.

Faire le vide, mon œil…

Elle gigote, ses fesses frottant la moquette. Son nez la démange. Ses muscles se raidissent, criant à l’infamie. J’ai déjà fait pire. Elle a tenu des positions beaucoup plus inconfortables, pour étudier ou attendre ses cibles. Son environnement était différence de l’appartement : forêt, montagne, toit. Et bien d’autres encore.

Depuis l’aube, Béatrice s’exerce et profite de cet espace toute seule. J’en ai plein le cul. Elle qui apprécie sa solitude regrette la distraction d’une tierce personne. Aedan aurait pu m’accorder une grasse mat’ après son coup de cette nuit ! Ils ont échangé sur ce phénomène nocturne.

Son hypothèse était la bonne : retrouver son épouse a secoué Aedan. Il s’est excusé une bonne centaine de fois de ne pas avoir maintenu sa barrière mentale, tout en lui tendant une boîte de chocolat. La langue de Béatrice passe sur ses dents à la recherche d’une trace de cette délicatesse.

Son esprit vagabonde entre son immobilité forcée et son ami. Leur lien leur permet plus d’un tour. En plus de partager leurs émotions, leur magie semble animer – attirer ? – les esprits. Les lèvres de Béatrice frémissent. Hors de son contrôle, un immense sourire barre ses traits fatigués. Esméralda. Elle a pu retrouver Esméralda.

Quelles sont nos limites ? Le monde des morts ? Le ciel de Dieu ?

Son allégresse transpire par tous ses pores. Peut-être est-ce là la raison de sa seconde participation ? Revoir son aimée avant de la rejoindre ? Tout en menant une bonne action, peut-être suffisamment « bienfaisante » pour racheter son pesant de karma ?

Ressaisis-toi, ma vieille.

Son dos la lance à force de se tenir aussi droite. Elle grimace, s’agite. Ses joues se gonflent comme un ballon de baudruche, avant de se vider sous un long soupir bruyant. Elle a compris instinctivement le lien qui l’unit au Chien, alors pourquoi n’arrive-t-elle pas à méditer et à trouver son « oasis intérieure » ? Selon Aedan, une fois là-bas, elle trouvera la clef pour utiliser le sort de dissimulation.

Ses doigts battent un rythme irrégulier sur son jogging violet, trouvé dans le placard du couloir. Ses pensées virevoltent en tous sens. Elle a essayé de basculer dans ce monde gris et vide qu’est le sien lorsqu’elle s’apprête à tuer quelqu’un. Cependant… Esméralda a pointé une part d’elle rejetée. Mon côté tueuse, j’suis en harmonie avec.

Ses dents mordillent la peau de sa lèvre inférieure. Une image s’impose brutalement. La forêt de Białowieża. Un arbre magistral se différencie des milliers d’autres par ce qu’il protège entre ses racines. Le cœur de Béatrice s’emballe. Est-ce là qu’elle devrait fouiner ? En a-t-elle seulement le courage ?

Inspire. Expire.

Un berceau apparaît, aux jolis drapés piqués de papillons. Des petits poings s’élèvent vers les sujets tricotés d’un mobile en bois. Un rire joyeux ponctue chaque tentative. Oiseau, chat, chien, renard et hibou tournent sous un courant d’air. Des jambes potelées s’échappent de la couverture de laine.

Béatrice s’approche, chancelante. Du bout des doigts, elle recouvre l’angelot. Son regard fixe longuement le couchage bleu. Pense aux enfants de la caserne. Les battements de son cœur l’assourdissent. Ses yeux quittent les petits pieds chapardeurs, pour le minois au sourire ravageur. Des boucles blondes comme le blé dépassent d’un petit bonnet. Deux billes ambrées pétillent.

Le bébé gazouille.

Non, pas un bébé.

« Elmir, mon fils. »

En douceur, elle le prend dans ses bras. Son poids et sa chaleur l’émeuvent.

« Tu as deux autres prénoms, chuchote-t-elle.  Amaury et Piotr, tes grands-pères. »

Un pouffement la secoue, amusant Elmir.

« Ton papa et moi, on avait aussi choisi des prénoms de fille aussi : Amira, Séréna et Zofia. Tes grands-parents… Ils veillent sur toi là-haut, hein ? »

Béatrice le berce, ravalant ses larmes. Avec Misha, ils s’étaient inventés un monde rempli de et si, allant jusqu’à nommer d’autres enfants avec les prénoms d’Aro et Marcus. Ses boucles la giflent, alors qu’elle agite sa tête.

Une certitude gonfle ses poumons : si elle avait eu une ribambelle d’enfants, son partenaire n’aurait pas été Misha. Ils auraient élevé en harmonie leur fils, mais leur amour était voué à tarir un jour ou l’autre. Esméralda et moi, on aurait pu adopter et découvrir le monde avec nos petits…

Un bref instant, elle se retourne à Perpignan. Inspire, expire. Concentre-toi sur Elmir, ne t’éparpille pas ! Une bulle éclate à la bouche d’Elmir qui rit. Sa bouille attendrie Béatrice, dont un petit sourire fend ses traits fatigués.

« Tu sais que ton papa est un héros ? »

Quelques pas les rapprochent d’un arbre tombé. Béatrice s’assoit et en profite pour caresser ses joues rondes. D’une voix aimante, elle lui raconte tout. De leur rencontre, leur fuite en forêt, les moments passés l’un avec l’autre devant un feu réconfortant. Mais, elle s’attarde en particulier à un souvenir :

« Son équipe se ravitaillait à Teremiski. Je surveillais ton père via le viseur de mon Walter WA 2000. Une beauté ! »

Elle racle sa gorge et reprend :

« Ce village n’avait qu’une vingtaine d’habitations, une boutique et un arrêt de bus. Ton père s’était éloigné de ses co-équipiers, cinq minutes après leur arrivée. Qu’est-ce que je râlais dans ma tête ! Il prenait des risques, même si les probabilités d’une attaque étaient extrêmement faibles… »

Son visage s’adoucit.

« Je le vois en ressortir un instant plus tard. Il serre la main d’un commerçant, se tourne vers ma direction et se met à sautiller en agitant une boîte. T’as ma radio qui s’allume, ce benêt balance sur le canal groupé : « épouse-moi, Chasseuse ! Épouse-moi ! ». Dans son excitation, il ne m’avait pas prise en point à point. »

Son sourire s’effrite.

« En vrai, cette histoire nous représente bien. Et… »

Sa voix faiblit.

« J’ai toujours eu l’idée que tu tiendrais de lui. »

Son pouce touche son annulaire gauche, dépourvu de sa bague de fiançailles. Des années en arrière, elle jouait avec en permanence. Son fils gazouille, une mèche bouclée mâchouillée entre ses petites lèvres rondes. Béatrice embrasse son front.

« Pardon… J’ai été pathétique et une mauvaise mère. À cause de moi, tu n’as même pas poussé ton premier cri… Je t’en ai privé. Désolée. »

Elle le cajole.

« Je, je voulais aussi te remercier. Grâce à toi, j’ai vécu quelque chose d’unique. Un jour, enfin si un jour, je me réincarne : s’il te plaît, soit de nouveau mon fils. Elmir, je te protégerai bec et ongles ! Même de ma propre connerie ! Alors, s’il te plaît, soit encore mon bébé… »

Elmir rit, la mèche de cheveux entortillée dans sa poigne rondouillette.

« Prenons ce Jeu comme une chance, tu veux bien ? Je vais devenir une meilleure personne ; comme ça, je serais une mère dont tu seras fier dans notre prochaine vie. »

Béatrice l’allonge dans son berceau.

« Au revoir, Elmir. Je t’aime mon petit prince. »

Elmir s’endort puis disparaît – comme Esméralda le matin même. Je contrôle cette illusion. La sérénité chante au travers de ses veines une mélodie grisante. Son cœur profite de cette légèreté peu familière. Ses muscles lui paraissent moins noueux.

Avec une détermination inégalée, elle se focalise sur son corps : sa respiration, la circulation de son sang, les murmures de ses membres. Il est temps. Bouclier des cieux. Un grincement. Il l’aide à briser le mirage généré par sa propre volonté. Candice franchit le seuil de leur chambre. Elle triture ses ongles presqu’au sang.

« Protectrice ? »

Il lui arrive quoi ? Béatrice la surveille, tout en s’étirant. Les trois heures d’immobilité l’ont raidie. Ses articulations craquent alors qu’elle se lève. Un son feutré attire son attention à ses pieds. Sous les rayons d’Hélios, les trois petits rubis de sa bague scintillent. Béatrice la ramasse, interloquée. Comment ? Ton catalyseur, lui apprend Aedan.

L’alliance retrouve sa place, les pierres tournées vers l’intérieur de sa main

sa bague de fiançailles scintille. Elle est réelle. Béatrice la tourne dans tous les sens. L’anneau fin est serti de ses trois petits rubis.

Mon catalyseur.

L’alliance retrouve sa place, les pierres tournées vers l’intérieur. La sensation familière la rassure, à sa plus grande surprise. Comment un si petit objet, aussi délicat soit-il, renferme autant de souvenirs et d’émotions ? Elle embrasse son annulaire. Une vibration sous ses côtes l’avertit qu’Aedan la rejoindra d’ici peu. Parfait, j’ai beaucoup de questions.

Un petit coup à la porte la fait sursauter. Candice apparaît, recroquevillée sur elle-même. D’une voix de souricette, elle chuchote plus qu’elle n’interroge :

« Il y a quelqu’un ?
— Je suis en face de toi, t’as besoin de lunettes ? »

Le ton sarcastique de Béatrice ne provoque pas la réaction escomptée. Candice la dépasse et dépose un sac sur son lit. Un carnet en tombe. L’écriture illisible côtoie des gribouillis. Un Ifrit ? La disciple des Cinq le récupère en trombe. Elle jette des petits coups d’œil autour d’elle, avant de se mettre à quatre pattes. Le buste plaqué au sol, les fesses en l’air, elle étire son bras sous le meuble à s’en déboîter l’épaule.

« Tu branles quoi ? »

L’apparition d’une boîte cadenassée lui répond. Candice sort une minuscule clef de son soutien-gorge et ouvre le cadenas. Béatrice s’approche, la bouche tordue par l’agacement. Ses doigts se figent au-dessus du bras de la résistante. Candice ne me voit pas ! J’ai réussi à lancer le sort de dissimulation.

Une grimace saigne ses traits tendus. Sa fatigue cumulée et ses montagnes russes émotionnelles affaiblissent son temps de réflexion. Candice cache le carnet, des dossiers et un lot de sphères à la nitescence nacrée. Clac. Le tout est refermé et caché le plus loin possible sous le lit double, accolé au mur sur sa longueur.

« J’en ai plein le cul de vos manigances à tous. » s’exaspère dans le vide Béatrice.

Candice se cogne à la table de chevet, lorsque l’on toque à la porte. Tout en frottant sa tête, elle ouvre au visiteur inopportun. Aedan la salue joyeusement, sous sa forme humaine. Ses vêtements débraillés sont pour une fois à sa taille.

Ils échangent des banalités, sous l’œil agacé de Béatrice. Elle s’assoit sur ses draps, les jambes croisées pour en atténuer le battement nerveux. Je veux me doucher et dormir. Sa marque pulse, en un encouragement gentil.

Candice martyrise les cuticules de son pouce.

« Dis, tu sais où se trouve la Protectrice ?
— Avec ses pères. Elle m’envoie récupérer sa tasse.
— Tu as aussi remarqué qu’elle en a une préférée ? »

Et alors ! Béatrice tape du pieds, ne comprenant pas le mensonge d’Aedan.

« Candice, tu saignes. Nora doit avoir un onguent pour toi.
— Tu me connais, je ne laisse jamais mes ongles en paix ! »

Elle croise ses bras, et d’un petit coup de tête indique le couloir.

« Tu penses que la Protectrice pourra me voir ?
— Oui. Elle est bourrue, mais à l’écoute. » 

Ne dis pas ça, où ils vont tous se presser au portillon ! s’écrie Béatrice télépathiquement. Aedan cache son rire en toussant. Il reprend son sérieux, comme si quelqu’un appuyait sur un interrupteur.

« Cela te stresse beaucoup, pourquoi ne pas en discuter avec moi avant ? Je pourrai ensuite en toucher un mot avec elle. Et si besoin, elle te parlera directement ?
— Non, je… » Candice frotte sa nuque. « Tu as confiance en elle ?
— De toute mon âme. »

Son regard se glisse en direction de Béatrice. Aedan, gère-la et aide-moi à annuler ce maudit sort ! Le Chien s’ébroue, un mouvement étrange dans son corps d’homme. Il gratte sa barbe de trois jours avant d’avancer :

« Quelque soit la raison de cet entretien, elle t’écoutera.
— La Protectrice est du genre à tuer le messager, souffle à mi-voix Candice.
— Pourquoi ne rends-tu pas visite à Nora ? Cela te laissera du temps pour décider comment aborder Béatrice et ce sujet fâcheux. Comme le disait ton père : « ma porte t’est toujours ouverte ».
— Merci, Rocky. Pardon ! Aedan ! Merci, Aedan. »

Le Chien la rassure.

« J’ai été ton animal de compagnie pendant près de dix ans. C’est normal. »

Candice s’excuse à nouveau, avant de filer.

« Mon enfant ? Si tu es là, touche-moi et invite-moi sous ton bouclier. »

Béatrice serre son avant-bras.

« Bienvenue, Rocky, sous euh mon bouclier ?
— Félicitation : tu ne maîtrises pas le sort de dissimulation ! »

Elle le lâche.

« Candice ne me voyait pas, réfute-elle.
— Et aucun de ses autres sens ne pouvait te détecter ! Tu as acquis une capacité bien meilleure qu’un simple sort. Avec tu pourrais égorger Ahmès devant un thaleb ou un Changé, personne ne réagirait. Bien sûr, s’empresse-t-il d’ajouter, le Bouclier des cieux a des limites. Ahmès et les saeat sont naturellement sensibles à l’énergie « omise » par cette capacité. Il ouvre une faille, comme une… inter-dimension ?
— Donc, inutile face à l’Élu. »

Béatrice frotte ses yeux, lasse.

« Même pour franchir une armée de collaborateur, de thaleb et de Changés ? »

L’expression chapardeuse d’Aedan vacille quand il continue :

« Tu es limitée dans ton nombre d’invités : plus nous sommes nombreux, plus tu t’épuiseras. N’abuse pas de ce bouclier, tu y perdrais la vie à cause d’une asthénie intense.
— En langage courant, ça donne ?
— Tu mourrais d’épuisement. »

Ah.

« Tu appelles ça une capacité… ça vaut dire que la Faucheuse m’a bidouillé ? »

Imaginer le prix d’un tel « cadeau » lui donne le vertige.

« Une capacité provient soit d’un apprentissage exacerbé par une prédisposition, soit d’un don – comme avec S’kyark.
— Toi aussi, tu es passé par les phases méditation, ouverture sur soi-même ?
— Non, j’ai des pouvoirs : l’équivalent de capacités innées. Les sorts utilisés par les Cinq proviennent d’un culte pour la bénédiction d’Heka. Elles ont aussi des prédispositions qui, plus tard, leurs offriraient des capacités indépendantes d’une tierce entité.
— En gros, j’ai sauté l’étape « vénération » ?
— Ne crois-tu pas en un Dieu unique ? »

Il lève sa main pour couper court à ce débat.

« Tu as une sensibilité naturelle à la magie, comme Aro – même s’il se ment à lui-même. Quant à Esméralda : elle a soufflé sur les braises d’un feu endormi et renforcé des défenses spirituelles. Tout cela en prévoyant notre lien, et probablement l’alliance d’autres saeat. »

Une douce expression l’anime.

« Son don de voyance était impressionnant, mon enfant. Elle devait aussi beaucoup t’aimer.
— Elle m’aime encore. » le corrige Béatrice.

Elle fait les cents pas, silencieuse. Doit-elle lui raconter la visite d’Esméralda et sa vision d’Elmir ? Son regard glisse d’Aedan à la cachette de Candice. Puis, il passe sur la tapisserie hideuse et leurs affaires éparpillées. Elle range les siennes, en prévision d’une attaque ou un départ précipité.

Sa voix s’élève, détachée. Son cœur se déconnecte de son propre récit, se refusant de gonfler d’espoir et de tristesse. Sa colère usuelle semble partie en vacances depuis leur rencontre. Elle s’assagit, à la lisière d’une guerre dépassant ses compétences.

« Je comprends mieux. » marmonne Aedan.

Béatrice baille à s’en décrocher les mâchoires.

« Comment je range cette capacité ?
— Redis l’incantation, en visualisant un bouclier qui se baisse.
— Mon imagination n’a jamais autant bossé. »

Son sarcasme n’échappe pas à Aedan, qui l’observe comme du lait sur le feu.

« Bouclier des cieux, proclame-t-elle tout en signant.
— Intéressant, tu as besoin de trois éléments. Visuel, oral et gestuel… »

Il fixe sa bague. De la fumée sortirait presque de ses oreilles.

« Ça boue là-dedans, le taquine Béatrice en s’étirant.
— Ta magie semble similaire à celle de Boucles de Sang. Pour être plus exact, sa nature. C’est pour cela que les souvenirs t’aident à avancer et acquérir ce qui nécessitent des années d’apprentissage. Si S’kyark refuse de revoir ses tarifs, Boucles de Sang te soutiendra. Je m’aventurerai presqu’à dire qu’il est l’une des clefs pour ta victoire, avec son appartenance au Monde des Trois.
— Je suppose que tu voudrais une alliance avec S’kyark et Boucles de Sang ?
— Idéalement ? Oui. Mais la vie m’a bien dressé sur ce point : ce n’est jamais le cas. »

Béatrice grimace, ayant passé sous silence les agissements de Candice.

« Mon enfant ?
— Candice a planqué un carnet, des papiers et des boules lumineuses dans une boîte cadenassée. »

Aedan claque des dents.

« Elle portait l’odeur de Caleb… Peut-être enquête-t-elle sur lui ? Elle le faisait ado avec tout le monde et sur n’importe quel événement du coin – pour devenir détective.
— Laissons-la fouiner. Quand elle approchera l’un de nous, elle devra s’expliquer. Encourage-la à prendre la bonne décision : car, oui, je peux éliminer le messager.
— Merci, mon enfant. 
— Tu ne devrais pas, se rembrunit-elle. Et les boules ?
— Sûrement l’outil pour renforcer la barrière de protection dont elle m’a parlé.
— Une barrière ?
— Elle remplacerait les Cinq, leur permettant de s’occuper d’autres sorts défensifs et offensifs.
— Bonne initiative, admet Béatrice. Mais, je n’aime pas ça. Ok, on a tous son jardin secret. Moi la première. Sauf que les résistants empestent les embrouilles et le faux-semblant. Un jour, l’un d’eux se risquera à me poignarder dans le dos. Ou à faire ça avec un de mes pères.
— Je comprends ta crainte sous-jacente. Nous découvrirons comment tu réagiras le moment venu. Peu importe quelle décision tu prendras, je te soutiendrais. Par amitié et pour sauver ce pays d’Ahmès. »

Béatrice récupère sa tasse, à l’effigie de Rox et Rouky. Je l’ai vraiment accaparée. Aedan échoue à cacher son sourire. Il l’attend dans le couloir en sifflotant.

« Filons rejoindre mes pères.
— Tu penses qu’un jour ils seront aussi contents de me voir que toi ?
— Pourquoi ? »

La curiosité galope dans la voix de Béatrice qui le suit.

« On croirait qu’une ampoule s’allume sous leur peau, quand ils te voient !
— Vraiment ?
— Vraiment. »

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