Libre-arbitre : Chapitre XXIV


Le trajet du retour touche à sa fin. Béatrice triture son écharpe, le nez baissé. L’inquiétude et l’inconfort l’empêchent de questionner Aro sur sa nature. Pour la millième fois, elle regrette l’absence de son frère. Une pensée jaillit : et si lui aussi n’était pas un humain « classique » ? Quel pouvoir posséderait-il ? De quoi serait-il capable ?

Un nid de poule secoue l’habitacle de métal cabossé.

« Beatriz ? »

Elle se tourne vers son père, la respiration bloquée dans sa gorge. Une détresse commune marque leurs traits tendus. La difficulté de leur situation, mêlé à la conscience constante de l’existence du Jeu, les affaiblit dangereusement. Aro humecte ses lèvres, avant de tomber le couperet :

« Je savais pour ma… nature. Je l’ai toujours renié, ne croyant pas en ses balivernes. Nous en parlerons, à tête reposée.
— Quand on aura récupéré Marcus, acte Béatrice.
— Beatriz. »

Le ton d’Aro la blesse.

« On le sauvera !
— S’il vit encore.
— Aro, je t’aime beaucoup, mais je ne te laisserai pas enterré mon père, ton mari, comme ça ! Il… Toi et lui, vous me survivrez !
— Seul Dieu le sait, lui rappelle Aro, la voix enrouée. Rien ne nous garantit sa survie ni sa sécurité. Nous devons avancer sans lui, le temps qu’il faudra pour le sauver ou… »

Ou récupérer son corps.

Béatrice renifle. Ses cils repoussent des larmes malvenues. Une boule infâme gonfle dans sa gorge, glisse à son cœur qu’elle remplit d’horreurs. Il vit, bordel. Il vit… Aedan lui partage son calme à travers leur lien. De l’espoir en teinte la forme inintelligible. Elle l’avale, comme un bonbon trop acide qui cache une douceur piquante.

Les freins grincent.

« Es-tu sûre d’utiliser ton bouclier ? s’enquiert Aedan.
— Oui. »

Sa bague luit. Sa main forme les mots qu’elle clame.

« Bouclier des Cieux ! »

Sa magie les dissimule de leurs ennemis. En sortant du véhicule, Béatrice ajuste la sangle de son Walther WA 2000 qui lui bat les côtes. Son imposant canon de sniper encombre sa marche sur les cinq cents mètres restants. Faut vraiment que j’apprenne à « ranger » cette arme ou la changer de forme à volonté. Elle rejoint Aro et Aedan sous le préau, à l’abri du soleil ardent. Ses bottes s’immobilisent devant la porte de verre. Son œil entraîné repère les pièges placés avec les résistants.

« Ils les ont déplacés, remarque-t-elle à voix haute.
— Le plus dangereux a été désamorcé, ajoute Aro. À quoi jouent-ils ?
— Dépêchons-nous, Candice et Nora sont peut-être en dangers.
— Tu penses que Caleb nous a trahi ?
— Aedan. »

Elle ouvre la porte tout en lui partageant son point de vue :

« Ce sera la seule raison « acceptable » pour ne pas avoir répondu à notre appel de détresse. Je tuerai Caleb et ses amis pour ça, mais les autres résistants vivront. Sinon… »

Elle hausse ses épaules, avant de grimper les étages. Son arme de précision cogne contre sa hanche à chaque marche. Entre ça et mon bras en écharpe, j’suis mal barrée. Son bouclier leur offre l’avantage de surprendre leurs potentiels adversaires. Mais l’épuisement qui empègue ses mouvements lui fait presque regretter son utilisation. Ses limites s’approchent dangereusement, exacerbées par l’absence de son radius gauche. La colère alimente son corps, complétée par l’enlèvement de Marcus.

Des éclats de voix les accueillent au premier étage. Candice s’embrouille avec Lucien, l’insultant à tour de bras. Un cri aigu traverse la porte au bois sombre vernis. Aedan pénètre en premier l’appartement. Ses griffes cliquettent sur le carrelage fendu. Une assiette vole depuis le salon et s’écrase dans le couloir. Les éclats s’éparpillent.

« On doit les sauver ! » s’époumone Candice.

Lucien rit, mauvais. D’autres résistants le suivent, en écho.

« Non, ils nous débarrassent de leur présence par eux-mêmes. Ils ont suffisamment été stupides pour attirer l’attention d’unsaeat ! Et ces gogoles ont fait encore exploser un bâtiment !
— La station-service, blêmit Candice. Quelqu’un les a avertis pour les fondations fragilisées ?
— Non, sourit Lucien. Espérons qu’ils ont fait le grand ménage en crevant tous – sauf ta copine. Si elle est inconsciente, elle sera bien plus gérable. »

Ils se hurlent dessus, se bousculent et menacent d’en venir aux mains.

« Beatriz. »

Aro serre l’épaule de sa fille, qui ricane.

« J’ai ma réponse sans chercher plus loin, crache-t-elle. Où est Nora ? C’est bien elle qui avait l’autre talkie-walkie ? »

Le trio balaye le salon, où Candice et Lucien leur offrent l’engueulade du mois. D’un signe de tête, Béatrice invite Aedan à fouiller l’appartement à sa recherche. Leur lien ouvert lui permettra de savoir s’il l’a trouvée et son état. Dieu, faites que ces tarés ne l’ont pas blessé ou pire… Ses doigts ajustent la bandoulière du Walter. Ses émotions à fleurs de peau se dissipent, au profit de ce vide caractéristique qui précède la mort de sa cible.

« Vati, as-tu une arme secondaire à me prêter ? Je garde cette munition pour le Serpent. »

Son père lui tend un Beretta 84 en réponse. Sa main reste en suspens. À contre-cœur, elle accède à sa requête muette et lui remet son arme de sniper. Ils se positionnent sans avoir besoin de se concerter, chacun hors du champ de tir de l’autre. Béatrice vise l’arrière du crâne de Lucien, tandis qu’Aro menace l’un des résistants empaquetés dans le salon devenu étroit.

« Ferme ta putain de gueule ! s’emporte Lucien. Retourne avec les Cinq et fais ce qu’on t’ordonne.
— Je ne suis pas sous tes ordres ! »

Il la gifle, ouvrant sa lèvre inférieure.

« T’es bien qu’une petite merde, lui susurre Candice. Tu vas peut-être me buter avant son retour, mais notre Protectrice te fera la peau !
— Si elle échappe par miracle à la situation de merde dans laquelle elle s’est fourrée. »

Aedan ? Le Chien partage avec Béatrice sa vision : Nora est inconsciente sur son lit. Des logisticiens sont à son chevet. Ils échafaudent entre eux des solutions pour fuir les Frondeurs sans perte. D’autres évoquent la Protectrice et ses pères en danger, à l’opposé de la caserne.

« Ils sont armés, prévient-elle Aro. Aedan a trouvé Nora et des résistants alliés.
— Bien. »

Une tension quitte son visage neutre.

« Ne leur laissons pas le temps de dégainer. »

Son bouclier se lève en même temps qu’ils tirent. Impossible de le maintenir dans mon état. Lucien s’écroule en un tas désarticulé, la moitié de son crâne et de son cerveau répandus sur les meubles alentour et les occupants de la pièce. La proie d’Aro rejoint le traître, rapidement suivi par les résistants pris par surprise.

Béatrice en élimine trois de plus, tout en se positionnant devant Candice.

L’abattage sommaire prend rapidement fin. Aedan les rejoint avec des logisticiens. Leurs yeux écarquillés rappellent à Béatrice l’anormalité de son geste. Elle hausse des épaules, plus pour elle-même que pour eux. Sa place a toujours été là : tantôt postée en hauteur, tantôt au cœur de la mêlée, ses bottes pataugeant dans le sang et les entrailles. Que ce soit par nécessité tactique ou selon ses humeurs, elle élimine ses adversaires aussi bien d’une balle qu’à coups de couteau.

Un homme à la cinquantaine tassée s’approche. Son teint cireux luit.

« Qu’avez-vous fait ? »

Béatrice sourit de toutes ses dents :

« Le grand ménage ! Des Frondeurs traînent encore ici ?
— Non, déglutit Candice, seulement la clique de Lucien, le reste est au sous-sol. Vous… vous n’allez pas les chasser jusqu’au dernier ? »

Son regard accroche celui de son père, qui attire l’attention de Candice sur lui.

« Surveiller nos arrières en permanence nous coûtera plus en énergie que de les éliminer aujourd’hui jusqu’au dernier.
— Je refuse de bosser avec des traîtres en puissance, assène Béatrice. Plus d’emmerdes que de gains. »

Ses iris, similaires à l’œil de tigre, balayent les morts étalés dans la pièce de vie. Une idée germe, froide et calculée. Tuer ne suffira pas avec le Jeu : ils doivent marquer les esprits.

« Envoyons un message à tout le monde. » décide-t-elle à voix haute.

Elle attrape l’une des chevilles de Lucien et le traîne. Aro l’aide, ouvrant la baie vitrée puis la persienne du balcon. L’air chaud de l’après-midi s’engouffre dans la pièce, chargé de l’odeur métallique du sang. D’un effort synchronisé, ils hissent le frondeur et le jettent par-dessus la rambarde. Le corps chute en silence, avant de s’écraser lourdement dans les lauriers en contrebas. Les branches s’affaissent sous l’impact, puis se relèvent lentement.

Le corps sans tête est visible de tous, méconnaissable.

Des collaborateurs sortent des immeubles voisins. Des cris, des inquiétudes et la peur s’élèvent jusqu’au balcon ombragé. La magie des Cinq les empêche de voir Aro et Béatrice. Des têtes sortent des fenêtres voisines. Des soldats s’éparpillent dans l’air de jeux, des familles de collaborateurs sortent aussi. La fourrure caractéristique d’un thaleb sort du lot.

« Vous êtes folles ! s’étrangle le cinquantenaire. Ils vont nous repérer à cause de vous ! »

Il recule, trébuche sur un bras et s’étale dans une flaque de sang. Béatrice s’accoude à la rambarde, contemplant son œuvre avec une satisfaction glaciale. Son père la quitte pour attraper un second frondeur.

« Vlad l’Empaleur ne pensait pas comme toi ou eux. Une forêt de pieux, bien visible, vaut une armée. »

Elle se tourne vers les logisticiens pétrifiés. Son ombre s’étire à leurs pieds, tel un monstre affamé. Candice s’interpose, ses doigts tordus par le stress. Elle secoue sa tête et murmure des paroles incompréhensibles, avant de se répéter plus clairement :

« On vaut mieux que les Frondeurs ou l’Élu. Vous voulez un règne de peur ? Ce sera sans nous.
— Oui, lui confirme Béatrice. Nous allons préparer votre évacuation. Tous les non-combattants trouveront un refuge loin de la caserne et de l’usine à Changés d’Ahmès. Mais avant ça, je dois sauver mon père.
— Marcus ? »

Candice l’observe, comme si elle la voyait pour la première fois.

« Ce bain de sang et ce… ce spectacle ! bafouille-t-elle. C’est pas que pour nous terroriser, c’est aussi par vengeance ? C’est pas nous qui nous sommes faufilés faire je-ne-sais-quoi sans renfort !
— Le back-up était prévu, mais bloqué par les Frondeurs qui en paieront le prix fort, gronde Béatrice.
— Candice. »

Aedan trottine jusqu’à eux, Nora non loin derrière lui.

« Béatrice joue comme son rôle l’exige. Aujourd’hui, elle a risqué ses pères et sa propre vie pour vous. Ne lui réclame de se justifier. La Résistance, et une de ses factions en particulier, vient de nous démontrer à tous à quel point elle est dilettante et indigne de confiance.
— Vous auriez peut-être mieux fait à notre place ? » s’invective l’une des logisticiennes, d’un ton chargé de défi.

Aro la contemple longuement. Ses prunelles métalliques ne laissent rien passer. D’un signe, il prend le relais d’Aedan et Béatrice.

« Oui. Oui, nous aurions mieux fait. »

Son intonation douce ne possède aucune once de reproche. Son accent danse sur ses paroles, qui se veulent fermes. Il s’explique, les épaules relâchées face aux hommes et femmes tendus :

« Pas parce que nous sommes tout-puissants, mais grâce à notre expérience sur le terrain lors de dizaines de conflits. J’ai eu plus de patients qu’un simple chirurgien de ville n’en rencontrera le long de sa carrière. J’ai du prendre des décisions vitales dans des conditions extrêmes et inhumaines, là où l’erreur coûte des esprits et des existences. Aucun de vous n’a jamais été confronté à ça. Nous ne vous demandons pas d’agir ou de penser comme nous. »

Le silence des logisticiens s’allège. Ils l’écoutent, avides et soulagés. Un air frais entre dans la pièce étriquée. Béatrice reprend sa tache macabre, aidée de Nora. L’apprentie de son père ne cherche pas plus loin. Elle semble comprendre tacitement leur manière de penser. Ou alors Aedan l’a averti avant leur arrivée.

« Toutefois, nous attendons de vous que vous soyez autonomes. Que vous sachiez dire non, comme Candice face à Lucien. Que vous écoutiez vos instincts pour survivre. Que vous répondiez à notre appel pour nous aider à la victoire de votre ville. »

Ses poings se contractent le long de son corps. Il s’attarde sur chaque visage émacié par la faim et la fatigue. La peur, parfois la culpabilité, marque les traits de certains.

« Lorsque les Frondeurs vous ont bloqué le passage ou qu’ils ont refusé d’aller à notre secours, rien ne vous empêchait de vous armer ou de vous glisser en douce de l’immeuble. Vous êtes aussi inexpérimentés qu’eux, mais pas animés par une hérésie qui coûtera la vie à tous les perpignanais. Utilisez ce bon sens. N’attendez pas que l’on vous prenne la main. »

Les plus jeunes s’enhardissent, tandis que les plus âgés gardent leur avis.

« Ma fille ne vous doit rien et vous allez lui coûter sa vie. Ne l’oubliez jamais. »

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