

Aro reprend connaissance, ses mains liées dans le dos. Un élancement bat à l’arrière de son crâne. Impact contondant, probablement une crosse. La pénombre aplatit les couleurs de la chambre. Il scanne le décor : un lit de bébé cassé, un petit tipi à la toile déchirée, une immense tache noire imbibe le tapis. Un éclat métallique sous la table à langer capte la lumière du couloir. Deux mètres. Trop loin pour m’y hisser discrètement.
Marcus gémit sur sa gauche, plaqué contre la tapisserie aux papillons bleus. Le visage tuméfié, de possibles entailles en dessous du sang le maculant. Un gargouillis, puis un râle, s’élève. Fracture ou œdème de la gorge. Probable impossibilité de parler.
L’esprit clinique, Aro ralentit sa respiration. Priorité un : extraire Marcus, en neutralisant toute menace immédiate. Il teste le nœud de la corde rêche le privant de sa mobilité. Les fibres mordantes, trop serrées, nécessitent une lame pour s’en défaire.
À l’entrée de la chambre, deux silhouettes en armes s’installent à une table en plastique. Des jeux de cartes côtoient des bijoux et des babioles. La relève a eu lieu environ trente minutes plus tôt. L’un des soldats manifeste des signes de sevrage : tremblements, sudation excessive, irritabilité. Tel un chien enragé, son agressivité s’écoule de tous ses pores :
« On devrait chasser cette salope, pas surveiller ces pédales !
— Mickaël, les ordres sont les ordres. Qu’est-ce qui t’arrive ? On dirait un addict qui n’a pas snifé sa farine depuis un bail…
— Ce qui m’arrive ? On est mis au second plan ! En chopant l’autre salope, on pourrait gagner gros. T’imagines, un peu ? Même un troufion comme toi aurait droit à un passe et aller en ville quand tu veux !
— Rêve toujours, mon vieux. Tu salives. Sérieux, t’as pris quoi ? »
Mickaël essuie frénétiquement sa bouche, pupilles dilatées. Il s’agite, fait les cents pas, le souffle saccadé.
« Karim, t’as une clope ?
— Ouais, Catherine en a chopé auprès de la vieille Sonia. »
Mickaël arrache le paquet des mains de Karim.
« Calme-toi ! Je ne sais pas ce qui t’arrive, mais tu commences à me faire flipper… Tu t’es encore disputé avec Tamara ?
— Parle pas d’elle !
— Quoi, c’est pour ça que t’es aussi tendu ? Elle t’a encore foutu à la porte ? Vieux, si t’as besoin…
— Parle. Pas. D’elle ! »
La tension alourdit l’air, le rendant presque irrespirable.
Aro profite de leur inattention. Il se contorsionne, glisse une jambe en arrière. La pression sur son crâne provoque un vertige. Sa vision se trouble. Il serre les dents et tâtonne sa chaussure du bout des doigts, jusqu’au talon renforcé de sa ranger.
Première tentative : échec.
Bang !
Aro redresse sa tête, le cou tordu dans un angle désagréable.
Mickaël est accroupi, le ventre ouvert. L’odeur de chair brûlée sature l’air. Une balle roule sur le parquet fissuré. Il se jette sur son binôme verdâtre. Leur combat est brutal, désorganisé. Un véritable déferlement de coups violents, portés pour tuer. Marcus laisse échapper un ricanement étouffé. Aro lui jette un regard d’avertissement.
Seconde tentative : réussite.
Le scalpel scie les liens. La corde cède difficilement.
Karim hurle. Mickaël se tient à califourchon sur lui, le roue de coups de poing. Le bruit d’os brisés se mêle à des complaintes inintelligibles. Des morceaux s’accrochent aux phalanges, peintes d’hémoglobine.
Aro se fige, spectateur médusé.
Priorité Marcus. Il rampe jusqu’à son mari, murmure son prénom avant de toucher son épaule. Marcus tressaille, mais ne crie pas. Son œil roule dans l’orbite, l’autre bloqué sous une paupière enflée. Libéré, il ne bouge pas.
Un son humide, spongieux. Mickaël plonge sa main dans la cage thoracique de son binôme vaincu. Le cœur arraché palpite, explose sous la pression inhumaine. Aro tente le tout pour le tout avant que le monstre ne se concentre sur eux. Il roule sur le côté, bras tendu sous la table à langer.
Ses doigts se ferment sur le manche d’une machette. Poids déséquilibré. Lame non entretenue. Utilisable. Les traces de sang, les griffures ayant tranchées meubles et murs, lui indiquent un combat aussi violent que celui de Karim et Mickaël. Béatrice ? Aro écarte cette hypothèse. Les quelques douilles présentent au sol ne correspondent pas aux armes de sa fille.
Un silence soudain saisit ses tripes.
Par-dessus son épaule, Aro observe l’entrée. L’éclairage jaune découpe la silhouette haletante de Mickaël. Ses vaisseaux sanguins pulsent d’un bleu argenté anormal. Une pellicule brillante couvre sa peau. Une salive abondante tombe à grosses gouttes de sa bouche ouverte sur des crocs. Expérimentation ?
« Oh, notre petite pédale s’est libérée ? ricane l’homme enragé. Moi qui croyais que les détraqués de ton genre adoraient ça ! Tu me déçois. »
Marcus lui offre un sourire entaché, du sang luit sur ses dents.
« Je n’ai pas assez joué avec toi ? »
Mickaël enjambe le cadavre de Karim, au crâne enfoncé comme un fruit trop mûr.
« Peut-être que tu comprendras mieux ta place quand j’en aurai fini avec ta blondinette ? »
Marcus gronde, tente de se redresser provoquant une toux rauque. Un filet de sang et de salive perle sur son menton. Aro ferme les yeux, se concentre sur son ouïe. Une respiration forte. Des pas lourds. Maintenant. Il enfonce la machette dans la jonction entre le cou et l’épaule. Retrait sec. Aro bondit sur le côté.
Le bras gauche inutilisable, Mickaël tente de le saisir, mais échoue. Sa plaie fume, une odeur de brûlé imprègne à nouveau les lieux. Régénération ? Aro analyse la suite – tout en reculant vers la sortie, plaqué au mur opposé de Marcus. Marcus à trois mètres. Zone de danger croisée. Trop près pour être ignoré, trop loin pour être protégé.
« Tu branles quoi, pédé !
— En règle générale ? Mon mari et moi-même. »
Mickaël charge.
Aro exécute un enchaînement rodé. Nerf radial, nerf cubital, trachée partiellement ciblée sont sectionnés grossièrement. L’arme trop longue induit un impact imprécis. Mickaël tombe, en incapacité temporaire.
Vif, Aro le dépasse et récupère Marcus. Son mari siffle. Son poids déséquilibre Aro, qui titube en le soutenant. Il recule vers la porte et le cadavre de Karim, fixant son adversaire recroquevillé.
« J’vais te buter ! »
Marcus émet un son étranglé et saccadé.
« Fils de pute ! »
Mickaël se traîne jusqu’à eux. Son corps fume de toutes parts. Régénération instable. Vêtements calcinés par endroits. Aro attend qu’il soit à portée de sa machette. Le moment venu, il l’égorge. Le sang jaillit, éclabousse les combattants, les murs et le sol. Pourtant, Mickaël ne meurt pas.
Il hurle, ses crocs en avant.
« Un vampire ? remarque Aro à voix haute.
— Décapite-le et arrache son cœur ! » hurle Béatrice.
Aro ne se retourne pas. Leur fille est en vie, avec eux. Il obéit, après avoir assis Marcus. La machette fend l’air, puis les muscles et les os. Un coup. Mickaël griffe ses avant-bras. Deux coups, puis trois. Enfin, la tête roule jusqu’au tipi éventré.
« N’oubliez pas le cœur. » ajoute une voix masculine inconnue en allemand.
Du coin de l’œil, Aro l’étudie. Allemand ? Traces de combat sur ses vêtements, mais pas sa peau. Il extrait Marcus de la chambre, aidé par Béatrice. Hématomes importants, coupures aussi. Gêne à sa hanche et son épaule.
« Le cœur, papa. Nel sangue, viviamo. »
Aro répète leur devise avec un sourire. Il ouvre la cage thoracique de Mickaël, casse les côtes pour accéder à l’organe qui bat faiblement. De son scalpel, il découpe les artères et le retire en un bruit de succion ragoûtant.
Le cœur cesse de battre, se recroqueville et devient une masse compacte brunie.
« Papa ? »
Il rejoint les siens. Béatrice l’enlace, les bras collants de poussière, de sueur et de sang. Ils rient, l’un contre l’autre. Le parfum de fleur d’oranger est presque imperceptible sous la crasse. L’état de Marcus nécessite des soins d’urgence.
« Aedan, récupère leurs sacs dans le salon, ordonne Béatrice. On s’isole dans la salle de bain. »
Elle les y dirige tout en expliquant son choix :
« Tous les apparts sont basés sur un seul modèle, qui inclut une terrasse le long de la salle de bain et des chambres à l’arrière du bâtiment. On descendra en rappel si nécessaire. Je sais que vous avez l’équipement nécessaire dans vos affaires. »
Aedan revient, les bras chargés.
« Je ne suis pas l’Âne, mon enfant. »
Sur cette remarque, il se positionne face à la porte donnant sur le couloir. Une épée courbée encombre ses mains. Béatrice l’imite à son opposé, le canon de son Sig-Sauer visant une zone sûre. Elle n’a pas son arme habituelle. Aro installe Marcus, à demi conscient, sur une couverture repliée. Plaies ouvertes, sang coagulé, œil gauche bloqué. Gorge tuméfiée. Respiration sifflante. Déglutition visiblement douloureuse.
L’effort audible de Marcus pour respirer contrit le cœur d’Aro.
D’un mouvement précis et lent, il réajuste la position de Marcus, surélève sa tête. Soulager la pression sur les voies respiratoires. Aro sort ses pochettes médicales tactiques, prédispose autour de lui son matériel.
L’oreille penchée sur Marcus, il évalue le degré de stridor – un son aigu trahit l’obstruction partielle des voies respiratoires. Injection nécessaire, dose contrôlée. Ses mains, gantées de nitrile, préparent les seringues et ampoules.
Un voile noir couvre sa vue. Un bref instant. Suffisant pour réveiller ses propres blessures. Une céphalée s’étend de l’arrière de son crâne jusqu’à l’avant. Coup de crosse. Baisse d’adrénaline. Il s’accorde une seconde, retrouve un contrôle suffisant à son goût. Un calcul maîtrisé lui permet de doser les injections, effectuées dans un ordre précis.
Adrénaline : stabilise la tension artérielle, favorise la diminution œdème. Corticoïde : anti-inflammatoire, prolonge l’effet de l’adrénaline. Morphine : régulation de la douleur, danger dépression respiratoire. Surveillance continue maximale.
Le mélange risqué met les nerfs d’Aro à rude épreuve. La nausée crépite, malvenue. Pas le choix. Marcs doit être suffisamment conscient pour le déplacer, mais pas au point de souffrir inutilement. Si signe de cyanose, cricothyrotomie d’urgence.
Aro tremble, inspire et expire lentement.
Une fois la tête contrôlée, il palpe les membres supérieurs et inférieurs. Plusieurs plaies ouvertes. Désinfection. Suture pour quelques-unes d’entre elles. Aro s’en occupe, avec une dextérité acquise après plus de vingt ans sur le terrain. Enfin, il migre sur le torse au t-shirt coupé par ses soins. Son propre corps proteste. Il l’ignore, insignifiant face à la détresse de son mari. Marcus réagit mal à la moindre pression sur la partie inférieure gauche de son thorax. Probable fracture. Déplacement ?
Son touché plus doux, Aro utilise un bandage large pour stabiliser les côtes. Chaque mouvement arrache un grognement de Marcus, yeux clos, trop épuisé pour cacher son inconfort. Aro caresse sa joue, étouffe la douleur latente qui le ronge.
L’examen du dos terminé, Aro veille à ne pas gêner la respiration de son mari. Il réévalue son rythme cardiaque, guette tout signe d’aggravation, prêt à intervenir de nouveau. Les injections font effets.
« Tu ne m’échapperas pas aujourd’hui, amore. »
Marcus remue, l’ombre d’un sourire aux lèvres. Une couverture thermique le couvre.
« On bougera dans quinze minutes. » prévient Aro à la cantonade.
Je m’occuperai de notre fille et moi plus tard. Pas d’urgence vitale. Leurs geôliers s’étaient acharnés sur Marcus. Il nécessitera des soins supplémentaires dans les jours à venir. Une fois hors de danger… Aro range son matériel et s’équipe, le regard fixé sur son patient. En premier, il passe la sangle en croix de son baudrier d’épaule sous sa chemise ouverte, ajuste les sangles près de son torse.
Plusieurs couteaux de lancée, prêts à surgir sous un revers, et deux scalpels, pour une intervention optimale, y reposent. Une ceinture tactique repose au-dessus de ses hanches. Des couteaux de combat sur mesure s’alignent, sécurisés. Ses deux pochettes médicales s’y clipsent, à l’ouverture aimantée pour un accès facilité et au contenu important.
Deux paires de gants nitrile, un garrot tactique, des bandes hémostatiques, des pansements compressifs, une éponge stérile et des rouleaux de gaze, des ciseaux Jescoo, une pince à clamper, une seringue et un lot d’aiguilles stériles, deux scalpels stériles sous emballage, une aiguille thoracique, un kit de suture, des ampoules d’antiseptique, de paracétamol, d’adrénaline, de corticoïdes et de morphine, une lampe-stylo, du ruban adhésif médical, un thermomètre digital, un carnet étanche et un crayon.
Le poids familier de l’équipement le booste.
« Un véritable médic. » siffle l’inconnu en allemand.
L’usage de sa langue maternelle l’intrigue. Sa fille rit.
« Topo rapide en attendant ? propose Béatrice en italien. Je développerai et répondrai à toutes vos questions quand Marcus sera mieux.
— Oui, accepte Aro.
— Le Serpent, un des saeat, m’a manipulé par magie. Aedan – aka le Chien, un autre saeat – m’a aidé. »
L’homme fait une courbette à la mention de son prénom.
« On s’est liés, on a tué une thaleb, émis un faux appel de détresse dans les caves, puis on s’est infiltré une fois la voie claire. On a éliminé quelques Changés au passage, restés en planton dans ce bâtiment. Candice, une alliée, est partie chercher de l’aide auprès de Résistants. Une fois Marcus stabilisé, on les rejoint.
— Le vampire éliminé par vos soins venait de compléter sa mutation, d’où son instabilité. » leur apprend Aedan.
Il termine de rassembler les affaires de Marcus, malgré les protestations grandissantes de ses membres. Tout y est. Aro se permet d’interroger le Chien :
« Pourquoi parles-tu allemand, si tu comprends l’italien ? »
Béatrice se tourne abruptement vers Aedan.
« Il parle en français, non ?
— Je parle dans ma langue natale, leur apprend Aedan, mais un sort lié au Jeu vous traduit mes paroles dans vos langues maternelles.
— Noté, acquiesce Béatrice. Trouvons de quoi faire un brancard. »
*
Les cadavres fumant des Changés éliminés par Aedan et Béatrice jonchent leur chemin. Ils atteignent le rez-de-chaussée sans encombre, malgré une lenteur causée par le transport en brancard de Marcus. Œdème presque résorbé. Pas de signe de cyanose ni de complication. En tête de file, Aedan renifle l’air et entre dans l’appartement sur leur gauche. D’un geste théâtral, il leur pointe une pièce au fond du couloir qu’il allume.
Une immense armoire, aux portes arrachées, couvre tout un mur.
« Je sens de l’air derrière, se réjouit Aedan. La Résistance a terminé ce passage.
— Comment ? s’interroge Béatrice. Ils ont dû foutre un bordel monstre. »
Un sourire digne d’un chenapan illumine Aedan.
« Un sort de dissimulation qu’une prêtresse m’avait partagé. »
Il enlève les affaires renversées de l’armoire.
« Avant mon emprisonnement, les résistants rencontraient des difficultés pour obtenir des ingrédients.
— Cette prêtresse, tu la côtoyais avant ou après ton mariage ?
— Quelle question ! s’offusque faussement Aedan. Je suis fidèle, mademoiselle. Aide-moi à enlever ces étagères. »
Il observe Aro. Ce dernier lui rend son regard, une fois l’état de Marcus contrôlé.
« Votre machette nous aiderait à couper le fond de l’armoire.
— Votre sort de dissimulation ne cache pas l’entrée ? l’interroge Aro tout en lui tendant l’arme.
— À votre perception, oui. Celle de Béatrice et la mienne, non.
— Encore un effet secondaire de notre lien ? s’enquiert Béatrice, les mains chargées d’un tas de linges.
— Oui, mon enfant. »
Marcus gronde, de la salive sanglante coule le long de son menton. Aro l’essuie.
« J’y ai droit non-stop depuis… une, deux heures ? »
Elle a toujours eu du mal à percevoir le temps.
« Plus cela t’agace, plus je me plairais à t’appeler ainsi. Mon enfant. »
Béatrice sourit, secoue sa tête. Ses boucles volent autour d’elle, échappées de son élastique. Aedan et elle terminent leur besogne. Aro observe le mur à la peinture écaillée. Il ne voit rien. Marcus ne bronche pas, allongé sur son brancard de fortune. Nous avons eu de la chance de tomber sur un lanceur de javelot et ses treillis.
« Pourquoi tu es blessée et pas… Aedan ? Si vous partagez un lien magique, se hasarde Aro.
— Nous avons consommé une grande énergie de notre lien, lui répond Béatrice. Aedan ne pouvait plus encaisser pour moi ou partager sa régénération. Tu me raffistoles une fois qu’on est en lieu sûr ? »
Aro lui tend sa main, qu’elle s’empresse de saisir.
« Toujours. »
Il lâche sa fille et reprend sa surveillance de Marcus.
« Fermez les yeux, leur demande Aedan. Toi aussi, mon enfant.
— Pas de coup bas, si tu tiens à ta ration de croquettes. »
Un hoquet offusqué s’élève d’Aedan. Aro couvre le visage de son époux, devinant d’avance qu’il ne coopérera pas. Paupières closes, il attend un signe d’Aedan ou de Béatrice. Aedan parle. De l’arabe ? Un dialecte plus ancien ?
« C’est bon. Le sort est levé temporairement. » les informe-t-il.
Un trou ouvre la voie sur un tunnel étroit et sombre.
« Sort de distorsion, se vante Aedan. Celui-là, je l’ai achetée à S’kyark contre un souvenir.
— Lequel ? s’intéresse Béatrice, une méfiance exsudant de tous ses ports.
— Pas la moindre idée, hausse-t-il des épaules. Si je l’ai cédé, c’est que ça en valait la peine. Et puis, une fois le Jeu fini, j’aurai l’éternité pour en créer de nouveaux. »
Il se tait, grimace :
« Pardon pour ma maladresse. »
Béatrice hoche du chef, se positionne aux pieds de Marcus, dos à lui. Ses doigts s’enroulent autour des javelots. Aro l’imite, au niveau de la tête de son époux. Sous un décompte oral, ils se lèvent en même temps. Marcus grimace sous le mouvement.
« Nous en avons pour dix minutes de marche. » prévoit Aedan.
Ils s’engagent dans l’obscurité en file indienne. Des feux follets sortent de la terre creusée. Leur forme éthérée flotte et éclaire leurs pas de bleu. Sous leurs semelles, du gravier grince. Les minutes s’écoulent, en un silence confortable.
En permanence, Aro contrôle Marcus. Stable. Signes d’amélioration. Il étire sa nuque, tendue à l’extrême. Il se liste sa future médication quand Béatrice soulève un point intéressant :
« Les renforts se font désirés, Candice aurait échoué ?
— Non, leur assure Aedan. Je penche plutôt pour une récalcitrance des Résistants à nous aider. Tu es la Protectrice, mais… Ils ne t’ont pas choisi et ne t’attendent plus.
— Donc, on devra se replier ailleurs une fois rafistolés ?
— Ah non, tu vas te montrer diplomatique. »
Aro ne retient pas son rire.
« Béatrice tient de Marcus pour cela. Tes résistants risquent de perdre la moitié de leurs hommes, s’ils ne se soumettent pas très vite. »
Aedan s’ébroue.
« Allons-y par étape. Dans tous les cas, Candice est en sécurité avec eux.
— Sûr de ton affirmation ? le questionne Béatrice, sa voix dénuée du moindre sarcasme.
— Sa cousine est l’une des Cinq, un groupe de prêtresse en apprentissage. Ce sont elles qui maintiennent les sorts, principalement celui de dissimulation. Jamais elle ne l’aurait laissée bloquée du mauvais côté.
— Par contre, l’abandonner à son sort de trieuse…
— Mon enfant, nous avons mal maîtrisé les risques de nos actions. Personne n’est venu à notre secours, et je ne jette la faute à personne. »
Il fronce du nez, hume l’air.
« La sortie est après ce virage. Je sens Candice et trois hommes.
— Pas Caleb ? souligne Béatrice, concentrée sur leurs arrières.
— Non, tu le rencontreras plus tard. »
Il se tait, examine Béatrice de la tête aux pieds.
« Après une bonne douche de préférence. Tu as des morceaux visqueux dans les cheveux.
— Merci de me le rappeler. T’es pas mieux, t’as dégueulassé tes seules fringues ! Je m’étais cassée le cul à trouver la bonne taille, râle-t-elle faussement.
— Touché, mon enfant. »
Béatrice se tourne vers Aro et mime de lever les yeux au plafond, un sourire en coin.
Elle l’apprécie. Un ami ne sera pas de trop. Ils marchent en direction des Résistants, qui se disputent à voix basse. Leur désorganisation déplaît à Aro et Marcus, ce dernier poussant un faible grognement. Candice, suppose Aro, les repère en premier et court vers eux.
« Vous êtes sains et saufs !
— On n’a pas la même définition, siffle entre ses dents Béatrice. C’est quoi leur problème ?
— Notre problème ? s’agace le plus costaud du trio, piétinant pour les rejoindre. Notre problème c’est votre stupidité ! Ces deux-là n’avaient qu’à pas jouer aux supers soldats et se faire prendre ! On risque gros à utiliser n’importe comment ce tunnel !
— C’est pour ça que vous mettez des plombes à nous aider ? »
Béatrice craque sa nuque.
« Ça vous vient pas à l’esprit que s’ils meurent, vous êtes tous finis ?
— Pour ce que tu sers ! se moque un second homme, aux cheveux gras. On devrait avoir le droit de choisir notre Protecteur !
— Va donc te plaindre au SAV de la Faucheuse, claque Béatrice. Je cède mon titre au premier crétin venu avec grand plaisir ! Maintenant, cassez-vous de là. Candice tu nous guides. Je refuse de gérer des poids morts. »



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