PYROMANE – INTERMÈDE III

Carlos ne ressent plus rien. Ni désespoir ni colère. Il contemple les têtes baveuses de Cerbère. Elles se disputent sa carcasse, embourbée dans ses propres viscères et son sang. Sa lutte s’achève en une victoire sans gloire.

Bam !

Sa femme choit devant le chien des Enfers. Carlos se souvient, amorphe. Elle gardait leur fils, loin du fracas des combats. Il l’a échangé contre une arme. La bête renifle le corps inerte et jappe de joie. Les têtes se chamaillent, happant les morceaux les plus tendres. L’absence d’armure rend leur repas plus aisé.

Le fantôme de Teresa flotte aux côtés de son mari, aussi éteint que lui. Tous deux fixent le ciel. Une masse floue en tombe, que le vent dépose au sol : leur petit Estéban. Il hurle, les genoux écorchés, appelle ses parents. Ses cris de détresses tombent dans l’oubli. Il ne représentait plus que des flèches ensorcelées. Une patte colossale frappe la terre. Les dents de lait claquent.

Cerbère lèche la tête ronde, puis croque.

*

L’ascenseur s’ouvre sous la cacophonie des téléphones.  Les Crucifiés maîtrisent de leur mieux cet avalanche d’appels. Noélie se dépêche, son assistante à ses talons, et fend la masse de femmes et hommes, aux tenues blanches et à la croix argentée piquée sur leur col. Les locaux de la succursale hambourgeoise des Crucifiés grouillent d’une énergie inhabituelle.

Ci et là, des brides de conversations portent sur la victoire du Protecteur de Malaga. Deux heures plus tôt, suite au forfait de l’Élu, il s’est suicidé avec sa femme et leur fils. Sa mort a mis fin à Metrum et permis à l’Espagne de gagner.

Noélie s’interroge, ajuste sa jupe ivoire. Sa croix en or blanc se balance sous son geste. Sa paupière tressaute sous sa nervosité. Pourquoi l’Élu n’a pas abandonné à Oviedo, cinq mois plus tôt, ou à Saragosse, quatre jours auparavant ?

Existe-t-il un moyen de forcer les Élus à se retirer ?

Son assistante lui ouvre la salle de réunion. Le Conclave l’accueille en silence. Noélie s’installe à la gauche de Kazuo Ishikawa. L’octogénaire s’incline légèrement. Elle lui rend son salue, angoissée face à la sévérité du visage buriné par de nombreuses années de discipline et d’épreuves.

À sa droite, Nabil Al-Khatib repose une tasse de café. Il aligne la petite cuillère à la coupelle. Sa peau parcheminée porte l’odeur d’encens et de livres anciens. En face de lui, Theodoros Kallistratos profite de l’absence de leur cinquième membre, étalant des dossiers et des classeurs imposants.

« Avant l’arrivée du Roy, je préfère vous avertir. Nous évoquerons à la fin de ce conclave notre… désagrément passé avec la Pologne. »

Nabil réagit en premier :

« Nous avons du nouveau sur les documents volés ?
— Je partagerai toutes mes informations avec vous et notre Roy. »

L’assistante de Noélie dépose une tasse de thé noir devant elle. Elle la remercie et la congédie. La Pologne… Le conflit qui les opposait n’a duré qu’un an et demi. Pourtant, les pertes ont été lourdes : leur relation avec la Pologne et ses alliés, une partie des milices privées des Prieurs, deux membres du Conclave – dont son père. Pire, cette guerre née d’un vol et d’assassinats les a privés de leur ancien Roy.

Son fils a failli périr dans le bombardement qui l’a fauché. Sa survie miraculeuse a été vu comme un signe providentiel. Sans ces évènements, Sviatoslav Andreïev n’aurait jamais été couronné Roy.

« Cela déplaira au Roy, prophétise Nabil.
— Un mal pour un bien, assure Theodoros. »

La porte s’ouvre lentement sur un homme à la robe sombre. Le visage impassible, il pousse le fauteuil de leur dirigeant à la droite de Noélie. Le Conclave se lève, la main droite posée sur leur cœur. Les roues glissent sur la moquette anthracite. Noélie le contemple, ébahi. Depuis sa prise de fonction, elle n’a pas eu l’occasion de le revoir.

Son ami d’adolescence possède une prestance surnaturelle. Le regard de saphir la saisit toujours autant. Une cicatrice marque le visage anguleux, adouci par une barbe taillée. Ses cheveux acajou, ramassés en queue de cheval basse, capturent la lumière d’une manière hypnotique.

Noélie se ressaisit et récite avec le reste du Conclave :

« Nous nous tenons autour du Roy. Le Fléau frappe selon sa volonté. Le Sang verse pour sa cause. La Pierre défend son trône. La Cendre veille sur sa mémoire. L’Épine juge au nom de sa loi. »

Le Roy leur fait signe de s’assoir.

« Mademoiselle Feuerbach, ravie de vous revoir. »

Noélie incline sa tête.

« Mon Roy, le plaisir est mien. »

 Sviatoslav ne la quitte pas de ses yeux bridés.

« Commençons ce conclave. »

Nabil débute son rapport. D’un ton neutre, il synthétise les derniers renseignements obtenus par ses hommes. Le Protecteur de Saint-Louis, aux États-Unis, affronte une déesse inca. En Italie, la situation se détériore après la perte de Matera et Turin, une semaine et trois jours plus tôt.

« Nos forces ont diminué de moitié, ajoute-t-il. La dirigeante de la SMP Sforza-Romano nous a contactés. »

Noélie retient sa respiration, surveillant la réaction de leur Roy. Son teint pâle s’assombrit, mais rien ne trahit ses émotions.

« Continuez, ordonne-t-il.
— Nous soupçonnions ces mercenaires d’avoir récupéré le rotulus de la prophétie de la Sacrifiée et des carnets du onzième Apôtre, Ibrahim, pendant notre conflit avec la Pologne. Nos doutes sont en partie confirmés. Selon la dirigeante de Sforza-Romano, le voleur en question ne travaille plus pour elle. Une de ses unités le recherche pour nous, en signe de bonne volonté.
— Que réclame-t-elle en échange de cet homme ? se méfie le Roy.
— Notre aide. Elle suppose, comme l’Archiviste, que le rotulus de la Sacrifiée est la clef pour arrêter le Jeu. »

Noélie se crispe. Comment a-t-elle obtenu une telle information ? Un traître ?

« À l’époque ces documents valaient des millions de deutsche mark, murmure Noélie, désemparée. Aujourd’hui, il en coûte la vie du monde entier… »

Sviatoslav pose sa main sur la sienne et ne la lâche plus. Noélie rougit sans bouger.

« Nous ne devons pas dépendre de Sforza-Romano, tranche le Roy. Ce voleur… avons-nous son identité ?
— Notre ambassadeur au Vatican a obtenu et envoyé une copie de son dossier à votre château de la Roche Ardente. Personne n’en a lu le contenu. Nous attendons vos directives, mon Roy.
— Préparons un avion pour décoller en fin de matinée, propose Noélie.
— Faisons ainsi, mademoiselle Feuerbach. »

Le regard perdu sur leur main, il ajoute à son intention exclusive :

« Vous m’accompagnerez. J’aimerai discuter d’une promesse faite par nos prédécesseurs. »

Noélie lui sourit, devinant les contours de cette conversation.

« Oui, mon Roy. »

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