

Les hiéroglyphes perdent leur luminescence. Les auras se dissipent, ôtant leurs couleurs à la pièce monochrome éclairée par un néon. Les sensations grisantes, addictives, abandonnent Béatrice. Elle reprend le contrôle de son corps, presque à l’étroit dedans comme si ses os avaient rapetissé. Le Sig-Sauer pointé devant elle, elle se redresse d’un bond. Ses jambes vacillent, menacent de s’écrouler sous une fatigue latente. Les muscles engourdis, elle bénit le ciel de ne pas se battre dans l’immédiat.
La chaîne et le collier de cuir jonchent les dalles souillées par les cadavres. Au centre de leur amas difforme, un homme nu se tient à la place du berger allemand. Aedan lui sourit, les joues maculées de sang. Ses courts cheveux noirs, aux reflets bruns, en sont aussi recouverts. Des blessures récentes, d’autres cicatrisés, parsèment sa peau au grain matte. Les yeux en hauteur, ma vieille !
« Dis-moi que tu peux redevenir un berger allemand. »
Son nouvel allié rit.
« Pas avant quelques heures. »
Il secoue sa tête, caresse sa peau qu’il découvre.
« J’oublie tout le temps qu’en nous liant à quelqu’un de nouveau, nous prenons une forme de la race de notre « maître ». Enfin, maîtresse dans ce cas-ci. »
D’un coup d’épaule, Béatrice défait sa veste et lui tend.
« Prends-la. »
Il accepte et la revêt. Bien trop petite, elle couvre à peine son bassin.
« Merci, mon enfant. Nous trouverons des vêtements ailleurs, je ne souhaite pas dépouiller plus ces pauvres gens. »
Aedan renifle l’air tel un fin limier. Bien vaillant pour faire ça avec un charnier pareil.
« Rejoignons Candice. J’ai du mal à distinguer son odeur… »
Un parfum âcre, presque rance, embaume l’air de la pièce qu’ils rejoignent. Béatrice dépasse le monte-charge, son avant-bras plaqué contre le bas de son visage. Des trieurs ont tenté de s’enfuir par-là. Les gazés les ont rattrapés et dévorés, ne laissant que des morceaux ci et là. Les prisonniers attachés ont subi le même sort. Des bouts de chair sanguinolents collent à la surface du plafond, des murs et du sol.
Le raffut a été important, mais il n’a pas duré assez longtemps pour justifier ce massacre. Béatrice tâte du bout de sa botte un bout d’épaule. Où est le Squelette ? D’un pas spongieux, elle s’approche de la salle de triage. J’ai de la chance. Aedan la suit. Une grimace marque ses traits tendus, tandis qu’il se fraye un chemin pieds nus.
« On élime comment les thaleb ? questionne-t-elle Aedan, le nez coincé dans son coude.
— Tiens une bonne cadence et tes balles suffiront. Les thaleb se régénèrent vite, mais pas assez si tu réduis leur cervelle en bouillie. »
Miam.
« Il te reste suffisamment de munitions, sourit Aedan.
— Tu les as comptées. C’est pas bizarre pour un saeat ? souligne-t-elle.
— Le père de Candice aimait chasser. »
Béatrice enjambe le buste d’une femme sans tête ni bras. Enfin, ils atteignent la porte laissée entrouverte. D’un même mouvement fluide, ils se plaquent contre l’embrasure. Son cœur ralentit lorsqu’elle aperçoit Candice. Un soldat au brassard orange la maintient allongée sur une des tables d’autopsies. Le pantalon à ses chevilles, il se déhanche contre la prisonnière paralysée.
Fils de pute.
Aedan grogne, les dents découvertes. Béatrice le force à reculer, empoignant son avant-bras. Un choc électrique les traverse. Un effet secondaire de notre lien ? Elle frotte sa paume contre le pantalon noir. Le saeat se secoue comme s’il était encore un berger allemand.
« Couché Médor. » lui ordonne Béatrice.
Deux soldats amènent une dizaine de prisonniers à la tenue marron encrassée. Ils ramassent les restes de cadavre. Un homme glisse sur une flaque épaisse. Il panique, tombe à chaque fois qu’il tente de se relever. Des mots déformés se mêlent à ses râles. Une main griffue et aux poils ras l’attrape par ses cheveux courts et le soulève.
Ânkhti ?
La thaleb ouvre sa gueule de chacal aux crocs affilés et la referme sur le visage du malheureux. Des os se rompent et la peau se déchiquète. Un bruit de succion. Ânkhti boit le sang chaud à même la plaie béante. Une langue disproportionnée pourlèche des babines frémissantes. Son repas fini, elle jette la carcasse désarticulée.
Les nettoyeurs redoublent d’efforts dans leur tâche, veillant à ne pas attirer le courroux de la créature. Le soldat défroqué continue sa besogne. Les yeux de Candice roulent dans leur orbite. Ce n’est pas que le choc, craint Béatrice. Elle empêche le Chien de foncer tête baisser.
« Que fais-tu ? »
La voix difforme de la thaleb surprend Béatrice. Le timbre possède le même accent riche qu’Aedan, tout en étant dépourvu de sa clarté. Ânkhti attrape le soldat occupé par sa nuque. Ce dernier se fige et bafouille des mots inintelligibles.
« Tais-toi, esclave ! »
Elle le propulse à l’autre bout de la salle. L’homme s’écrase sur une armoire, dont les portes en verre se brisent. Bien fait pour ta gueule. Béatrice glisse un regard par-dessus son épaule. Aedan tremble. Je sens son désir de tuer. La pulsion étrangère gonfle et vibre sous son crâne.
« P-pardon… »
Le soldat châtié rampe jusqu’à sa maîtresse. Du sang poisse sur son visage, son dos et ses bras. Ses acolytes ne bougent pas, des statues immobiles comparées aux nettoyeurs affairés. En dehors de la thaleb, on peut s’en sortir facilement. Béatrice surveille la poitrine de Candice, celle-ci s’élève et s’affaisse en un rythme dangereusement lent.
« Mes ordres sont simples, tonne Ânkhti. Trouvez la Protectrice. Exterminez les gazés survivants. Vérifiez les sceaux du Chien. »
Elle claque ses puissantes mâchoires. Charmant, très charmant.
« À la place, petit esclave réclame une récompense non méritée. »
Ses doigts inhumains glissent sur ses seins nus et velus. Un rire la secoue. Difforme.
« Tu remplaceras Golem.
— Pitié, maîtresse ! »
Golem ? Béatrice se tourne vers Aedan. Vu son expression, le karma le rattrape joliment. Les soldats inactifs jusqu’alors saisissent leur camarade et l’emportent. La thaleb s’étire puis, d’une démarche chaloupée, s’avance à son insu vers eux. Une épée courte à la lame courbée frappe sa hanche.
Béatrice recule sous une pulsion qui ne provient pas d’elle. Aedan lui sourit. Ça vient de lui. Ils se séparent et se cachent – Béatrice au niveau du monte-charge et Aedan à son opposé, là où des captifs étaient attachés. Y a encore des mains coincées dans les entraves.
Ses paumes suintent. Fatigue ? Stresse ? Anticipation ? Elle ne sait pas, prise entre deux feux. Vivement que tout se calme. Elle prie pour une nuit sans rêve, aux côtés de ses pères sains et saufs. À l’approche de la thaleb, elle vise sa tête bestiale et appuie sur la queue de détente.
La balle la traverse de part en part en une gerbe carmine. Ânkhti titube, de la fumée s’échappe de son crâne. Le second coup ne part pas. L’étui de la première cartouche tirée ne s’est pas éjecté complètement. Un stovepipe ! Les gestes mécaniques, appris à force de répétitions, se font instinctivement. Tap. Rack. Tire.
Ânkhti encaisse. Ses mâchoires claquent dans le vide en signe d’avertissement. Sa blessure disparait. Seuls du sang, des éclats blancs et de la matière grise témoignent des coups portés. Sa voix difforme gronde :
« C’est inutile ! »
Aedan s’élance sur elle. Ils roulent au sol. Leur corps se colle aux restes humains. Pas de champ de visée clair. Ils luttent pour garder le dessus sur l’autre. Ânkhti gagne, ses griffes plantées sous les côtes du saeat. Tiens le coup ! Deux tirs transpercent la thaleb. Un râle infâme se déverse de sa gorge qui se régénère en un battement de cils.
« Traître ! Maudit traître ! » hurle-t-elle en arabe.
Une lueur cuivrée recouvre Aedan. La thaleb se retire avec brusquerie. Des éclairs jaillissent d’elle, contracte son corps en une série de spasmes violents. Bon Dieu. L’odeur d’urine et de chair carbonisée imprègne la pièce, décuplant le parfum nauséabond d’origine. Béatrice inspire et expire par le nez, veillant à ne pas vomir.
« À ton tour, mon enfant ! J’ai ralenti sa guérison. »
Un ricanement le contredit. Ânkhti se met à quatre pattes. De la salive s’échappe de sa gueule béante. Sa langue glisse sur ses crocs puis ses babines. Béatrice en vise l’ouverture. La slave de trois munitions pourfend le muscle agile. Plus que 4 en réserve. En une fraction de seconde, la thaleb ne présente plus le moindre impact. Bordel...
« Jouons, humaine. Après, je m’amuserai avec toi, traître. »
Béatrice range son arme. Aedan, tente-t-elle. Elle puise dans ses sensations de tantôt, tâtonne à la recherche de leur lien. Une énergie jaillît sous ses côtes. Les membres tremblants, Béatrice projette sa volonté en direction du Chien.
Détourne son attention !
Aedan attrape un avant-bras à la main disparue. Dans un grand cri, il se précipite sur Ânkhti et la frappe du moignon. Celle-ci gronde, claque des dents avant d’abattre ses griffes sur le torse d’Aedan. Il crie de douleur, ploie un genou dans les viscères. Béatrice court vers eux, veillant à ne pas perdre ses appuis.
Ânkhti ricane, menace d’un second coup Aedan.
Béatrice s’engage sur son flanc. Sa main agrippe l’épaule velue, l’attire avec violence vers elle. En même temps, elle glisse l’intérieur de sa jambe derrière la cheville d’Ânkhti et, d’un coup sec, la fauche. Les pieds de la thaleb dérapent sur le sol poisseux. Bam ! Sa chute résonne délicieusement aux oreilles de Béatrice.
Une brûlure soudaine irradie sa hanche gauche : Ânkhti l’a frappée en tombant. Béatrice surmonte sa souffrance vive, roule avec son adversaire tête-bêche. Des estafilades saignent ses mollets. Déterminée, elle ne cède pas une once de terrain à Ânkhti. Ses jambes s’enroulent autour du bras droit de la thaleb. Béatrice bloque son épaule de sa cuisse puis, avec un rictus, se renverse en arrière.
Son sang coule sur leur corps, humide et brûlant. Des taches assombrissent la vision de Béatrice. Elle force. Le cri arraché à Ânkhti tient plus d’un rugissement qu’une complainte. Ses crocs frappent sur le néant. Tiens bon. Elle ressent autant qu’elle entend l’encouragement d’Aedan.
L’énergie s’intensifie sous ses côtes, pulse de plus en plus fort à chacune de ses inspirations. Une lueur irradie sous sa peau, saillant ses veines. Les brûlures de ses plaies s’amenuisent. Je guéris ? Les griffes d’Ânkhti râclent son tibia.
« Putain ! s’égosille Béatrice.
— Traître ! hurle Ânkhti. Traître ! Tu t’es liée à elle ! »
Son aura s’éveille, couvre son être telle une couverture dorée nimbée de rouge. La thaleb convulse, prise dans un brasier intense. Béatrice le perçoit sans le sentir et continue de maintenir son articulation tendue à l’extrême. Bouffe-toi ça, salope ! Aedan partage son sentiment, tout en l’avertissant que ça ne suffira pas à la tuer. Son épée ! lui réclame Béatrice.
« Khépesh… » la corrige Aedan, tout en rampant jusqu’à elles.
Son sourire, aux dents couvertes d’hémoglobine, illumine ses traits pâlissants. Des entailles le lacèrent de ses clavicules jusqu’à son bas-ventre, mais aussi à sa hanche gauche et à ses mollets. Des petits éclairs jaillissent des plaies béantes. Il a « pris » mes blessures et les cicatrise ? Ébahie, elle n’en perd pas moins sa concentration sur sa proie turbulente.
« Aedan… »
Le Chien s’empare de la lame antique, non sans essuyer un coup de pied violent. Un grondement vibre au fond de sa gorge. Joli. Tu sais décapiter quelqu’un ? Aedan ne s’encombre pas d’une réponse verbale : il manie la lame courbée et tranche net la gorge d’Ânkhti. Sa tête roule, s’ajoute au marécage rouge des gazés et des trieurs.
Béatrice renforce sa prise, les muscles tremblants et la peau détrempée par sa propre sueur. L’œil à l’affût de la moindre fumée annonciatrice de régénération. Aedan pose sa main sur sa jambe, l’invitant à lâcher. Elle s’exécute, lentement. Une fatigue intense la prend de revers.
« C’est normal, mon enfant. Nous avons partagé notre énergie. Tu as aussi demandé beaucoup d’efforts à ton corps et ton aura.
— Ânkhti…
— Morte. Pour de bon. »
Son sourcil se hausse. Même si leur lien s’endort, elle est certaine d’avoir perçu de la satisfaction chez son nouvel allié. Au moins, il ne me fait pas la morale quand je tue. Aedan hume une chanson, qu’elle ne reconnaît pas, tout en bougeant le cadavre de la thaleb pour la libérer de son poids.
« Tu fredonnes ? le taquine Béatrice.
— Souvent. Ne me demande pas de chanter par contre. Selon ma femme, je massacre les paroles et ne possède aucun sens du rythme. »
Ils rient de bon cœur.
« Besoin d’aide pour te relever ? »
Béatrice réfléchit longuement.
« Oui, s’il te plaît. Ça ira avec tes blessures ?
— Quelles blessures ? » s’amuse Aedan à son tour.
Malgré le sang qui souille sa peau dénudée – sa veste a dû finir en charpie sous les attaques d’Ânkhti, sa peau est lisse, dépourvue de la moindre coupure. Béatrice se tortille pour vérifier la sienne. Des cicatrices fines, presque imperceptibles, fendillent ses tatouages.
« Wouah, s’émerveille-t-elle.
— Oh, tu aimes les tatouages, remarque Aedan. Tant mieux ! »
Il rit sous cape face au regard de Béatrice.
« Regarde au niveau de tes côtes. Côté gauche, si je ne me trompe pas. »
Pour la énième fois en très peu de temps, Béatrice lui obéit. Elle se sent pâlir. Un résidu d’énergie pulse sous le hiéroglyphe d’un chien couché. Il s’efface, au fur et à mesure que la magie du lien reflue.
« Il s’agit de ma marque, la devance Aedan. Elle n’apparaît que sous certaines conditions. Quand le saeat qu’elle représente utilise ses pouvoirs, à proximité immédiate de son contractant ou… lors d’une harmonie émotionnelle ou surnaturelle importante.
— On avait les trois. »
Béatrice effleure ses côtes.
« Tu as hésité entre droite et gauche.
— Plus ma marque est proche de ton cœur, plus cela signifie notre entente à venir. En tous cas, la mienne fonctionne ainsi.
— Jamais entendu parler du situs inversus ? »
Aro et Reiju lui avaient parlé pendant des jours d’un patient unique, aux organes à l’envers de la norme. Reiju, en particulier, s’était émerveillé de cet effet miroir. Au final, il n’a pas survécu malgré leurs soins. Ses lèvres se pincent. Ses propres efforts sont-ils aussi en vain ? Aedan lui tend sa main, qu’elle accepte pour enfin se relever. L’impression de fatigue l’a abandonnée au profit d’une inquiétude croissante.
« Notre lien est en « pause », mon enfant. Quelque chose te perturbe. Ai-je le droit de savoir de quoi il s’agit ?
— Mes pères, avoue-t-elle. Je n’ai pas la moindre idée de leur état ni de leur condition de détention. »
Un poids immense pèse sur ses entrailles. Existe-t-il d’autres chambres à gaz ? L’ennemi garde-t-il et maltraite-t-il tous les prisonniers aussi affreusement ? Son regard balaye la pièce intermédiaire. Ses yeux se posent sur le monte-charge où des trieurs désespérés ont rencontré une fin atroce. Aedan attrape son poignet et lui sourit :
« Ce sont eux, alors. »
Il la relâche.
« J’ai entendu une transmission radio, que Manon a ignorée. Une équipe prenait en charge des « prisonniers importants ». Je pensais à tort que c’étaient de simples amis pour toi. Ils sont braves, ou fous, de t’avoir suivi dans cette partie. »
Un rire jaune vibre dans la gorge de Béatrice.
« Un peu des deux… un peu des deux, répète-t-elle plus faiblement. Tu m’as dit que les soldats chargés de cette zone rejoindraient l’équipe affectée à mes pères. Myung-Dae… se souvient-elle. Cette Manon, là, elle bavait dessus. Il a déjoué leur plan en les… sentant ? »
Aedan pousse un soupir de soulagement audible.
« Au vu de leur importance, le Serpent a dû les enfermés quelque part dans l’immeuble F1. Il est réservé aux Changés les plus évolués, donc plus complexes et dangereux à infiltrer. J’aimerais t’expliquer tout cela maintenant, mais je doute que tu retiennes autant d’informations en un coup.
— On en parlera une fois qu’on sera tous en sécurité. Récupérons Candice avant que les soldats d’Ânkhti reviennent et filons à ce bâtiment. »
Elle hésite et souffle :
« J’ai été droguée avant d’arriver ici.
— Un tranquillisant avec un soupçon de venin, hoche du chef Aedan.
— On est dans quelle cave ? J’ai grandi ici, mais tout ça n’existait pas.
— Ahmès a utilisé des sorts et de la main-d’œuvre. La chance est de notre côté : nous sommes sous les immeubles K1 à F1. Le monte-charge donne sur le rez-de-chaussée du H1. »
La nausée monte aux lèvres de Béatrice. Sa déglutition est bruyante et maladroite.
« Quel appartement ? croasse-t-elle.
— Je n’ai pas retenu jusqu’au numéro, grimace Aedan. Un problème, mon enfant ?
— On verra quand on sera montés. Occupons-nous en maintenant. Candice risque de ne pas supporter ça en plus de… »
Béatrice ne termine pas sa phrase, Aedan acquiesce. Ensemble, ils déblayent le monte-charge – tout en surveillant le retour des soldats. La chance leur sourit : ils ont fini leur sale besogne sans interruption. Satisfaits de leur travail, ils retournent à la salle de triage.
Les nettoyeurs ont évacué une partie des cadavres. Candice a trouvé refuge dans un coin éloigné d’eux. Bavarde comme une tombe, elle a ramené ses genoux contre sa poitrine. Aedan s’agenouille à ses côtés et lui parle d’une voix douce, à peine audible pour Béatrice qui s’écarte.
Elle cherche des vêtements propres et assez grands pour le vêtir. Son étoile lui sourit, lorsqu’elle tombe sur un chariot rempli de pantalon et haut gris. Ça me rappellerait presque Tijuana. Elle fouille dedans, bénit le ciel en voyant des étiquettes. Par-dessus son épaule, elle contemple le Chien, devine une taille qui lui conviendrait. Aedan berce Candice, qui ne pleure pas. Elle est encore sous le choc.
« Aedan, des fringues ! »
Béatrice les lui jette en boule. Ce dernier la remercie. Il avise un lavabo, qu’il utilise pour se laver de son mieux. Puis, il s’habille. Son expression renseigne immédiatement Béatrice sur son avis dessus. Un sourire fantomatique anime Candice.
« Partons maintenant.
— Et les nettoyeurs, mon enfant ?
— Ce sont des adultes, à eux de choisir s’ils restent ou s’enfuient. »
Un murmure s’élève parmi les nettoyeurs, restés silencieux jusqu’à présent. Une femme attrape une brosse et la jette au visage de Béatrice, tout en l’insultant et l’invectivant. Du sang s’écoule de l’entaille. Elle l’essuie du revers de la main. L’élancement de sa pommette lui importe peu.
« Mon enfant, ne la tue pas. S’il te plaît. »
Toujours aussi poli, note Béatrice. Ses doigts saisissent le Sig-Sauer au chargeur vide. D’un geste fluide, elle le tourne pour le tenir par le canon. Face à une audience médusée, elle fonce sur l’importune et la frappe de toutes ses forces. Celle-ci titube, couvre son nez cassé. Les nettoyeurs les encerclent, vociférant injures et menaces.
« Vos gueules ! tonne Béatrice.
— Écartez-vous d’elle, ordonne en écho Aedan.
— Pour qui te prends-tu gamine ? s’agace un homme trapu. Tu tues une thaleb et cherches à nous faire porter le chapeau en prenant la fuite ! »
Béatrice ricane.
« Qui suis-je ? Votre Protectrice. »
Une vague d’émotion s’écrase sur les trieurs qui la traitent de menteuse et de mégalomane.
« De toute façon, cette bonne femme ne viendra jamais ! s’exaspère un homme à la maigreur inquiétante. Un mois que le jeu a commencé ! Un mois qu’on n’en a pas vu l’ombre !
— Tu délires ma pauvre fille ! la tacle une femme d’un âge mûr.
— Assez ! s’énerve Aedan.
— Et toi, t’es qui ? continue la femme âgée. L’incarnation de Jésus ?
— Aedan, le Chien, un des douze saeat, susurre-t-il, son accent aussi épais que du miel. Les soldats vont revenir d’un instant à l’autre, vous pouvez vous enfuir et tenter de recouvrer votre liberté. En ce moment, nous ne pouvons pas vous aider. Nous avons une mission bien trop dangereuse.
— Dangereuse pour que vous vous laviez les mains de nous, mais pas si dangereuse pour votre « amie ». »
Aedan et Béatrice s’entreregardent. Il nous manque un morceau. Elle tente d’éveiller l’énergie sous ses côtes. Celle-ci ne lui répond pas, épuisée par le combat précédent. Candice se lève et les rejoint d’un pas vacillant. Aedan la soutient et s’en va en direction du monte-charge. Les trieurs leur bloquent le passage.
« Barrez-vous, gronde-t-il, dents en avant.
— Aedan, décale-toi un peu. »
Il obéit à Béatrice qui change d’arme. Plus que trois, songe-t-elle en visant la trieuse qui l’a blessée en plein cœur. Elle pâlit et s’enfuit en direction du couloir, imitée par la majorité de ses camarades. Ceux qui restent ne barrent plus la route d’Aedan et Candice, qui partent.
D’un ton ennuyé, Béatrice déclare :
« Je ne suis ni votre amie ni votre sauveuse. Protectrice ne signifie pas que je vous torche le cul, vous dorlote tout en encaissant les coups à votre place. Vos vies, vos soucis, vos tracas : je m’en cogne. »
Elle range son arme, dont les quatre munitions attendent leur tour.
« Je ne vous dois rien. Vous tous, par contre ? Je suis condamnée à mort dans tous les cas, pour sauver des gens qui m’importent peu. Les enfants, je ne dis pas. Ce sont les vraies victimes du Jeu, qui n’ont rien à foutre ici. Mais vous, des adultes ? Prenez votre destin en main, n’attendez pas une chimère. Battez-vous à en crever ou sautez d’un pont si c’est trop dur d’attendre que je gagne. »
Sur ces paroles cinglantes, elle part à la suite d’Aedan et Candice.



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