

La détonation se répercute dans la salle circulaire. Un mélange de fer, de tripes, de cervelles et de pourriture se dégage des cadavres. Malgré la pénombre, ils se décomposent à vue d’œil. Des taches visqueuses amoindrissent la nitescence des hiéroglyphes. Des gouttes tombent du plafond. Humides et chaudes. Béatrice essuie sa joue. Son cerveau refuse d’en analyser la composition.
« Merci, mon enfant. »
Le Chien s’avance en douceur, sa chaîne traîne derrière lui. Elle s’empierge autour d’une jambe et tire sur le collier de cuir. Un bruit de succion précède celui d’un os brisé. Quitte à s’en étouffer, le saeat tire sur son entrave. Un grognement continu déferle de sa gorge. Sa fourrure colle à sa peau, un liquide sombre plaquant son poil dru.
Béatrice lui chuchote de se calmer et l’aide d’une main. De l’autre, elle braque le garçon et le bébé. Tous deux s’affairent à suçoter la plaie béante au niveau de la poitrine de la fillette. Ne vomis pas, ne vomis pas. Elle entend quelqu’un régurgiter et pleurer. Candice, probablement.
« Je peux pas rester, geint la prisonnière, je peux pas, je peux pas ! »
Un hoquet la secoue, suivi de bien d’autres.
« Libérons-les ensemble. » murmure le Chien.
Béatrice l’empêche de bouger. Des sentiments contradictoires s’opposent en elle. Les traits abîmés par une souffrance muette, elle se décide à terminer ce qu’elle a commencé. Hors de question d’imposer ce fardeau au saeat, qui n’a pour arme que ses crocs.
Son canon se lève. Dans son champ de mire, le garçon et le bébé mangent en paix. Des goules… Ce ne sont plus que des goules, se berce-t-elle d’illusions. Un vide familier grignote ses sens. Elle s’y réfugie et s’entoure de la froideur de la Mort. Son index glisse sur la queue de détente du Sig-Sauer. Sa respiration sous contrôle, elle tire deux coups de suite.
Un spasme parcourt le bébé puis le garçon, qui s’écroulent sur leur repas.
Les sanglots de Candice s’intensifient. Chanceuse. Béatrice retient ses larmes. Si elle s’effondre maintenant, elle ne pourra pas continuer. Aro et Marcus ont besoin de moi. Yeux clos, elle visualise ses pères. Ils l’appellent, tout sourire. Leur parfum chatouille presque son nez – ambré pour Aro et boisé pour Marcus.
Putain ! Un haut-le-cœur menace de renvoyer son maigre petit-déjeuner, lorsqu’elle commet l’erreur de respirer par le nez. Une sensation de mouillée lui apprend que le Chien appuie son museau contre sa cuisse. Elle cède, caresse ses grandes oreilles. Inconsciemment, elle l’imite, inspire et expire à son rythme par la bouche.
Le calme qui irradie du berger allemand la berce.
« Es-tu croyante ? »
La question du Chien la prend au dépourvu. Elle se concentre sur lui, occupée à ignorer les gazés dans son dos – si elle ne les regarde pas, ils n’existent plus. Béatrice s’y reprend à deux fois, avant de demander dans un croassement :
« Oui, pourquoi ?
— Ta croix. »
Béatrice l’oublie tout le temps, l’ayant toujours eu sur elle sauf lors de son incarcération. Une grande chaîne lui permet de la cacher sous n’importe lequel de ses vêtements, même si elle a pris l’habitude de la coincer dans le bonnet de son soutien-gorge. Béatrice la range d’un geste mécanique.
La truffe du Chien s’enfonce au niveau de son ventre.
« Que de familiarités. » murmure Béatrice.
Malgré sa remarque, elle ne le repousse pas et gratte le sommet de son crâne. La nécessité de leur situation respective les rapproche indéniablement. En m’alliant à lui, j’aurai plus de chances de retrouver mes pères. Sa méfiance la rappelle à l’ordre : rien ne lui garantit sa loyauté.
« Crois-tu encore en Lui après ce massacre ? »
Ses poils se hérissent sous un frisson.
« Je doute qu’Il existe, admet-elle. Je pense souvent « Pourquoi laisse-t-Il tant d’atrocités se produire ? ». Ces bambins étaient innocents, comme la plupart des gens que j’ai croisés sur les fronts. »
Elle se tait un instant, collecte ses pensées.
« Il a un dessein pour chacun de nous. Enfin… Je ne sais plus si je le crois réellement, ou si je me le rabâche pour me rassurer comme une enfant privée de repères. »
Son regard se voile.
« Je me berce d’illusions, mais sans elle, je n’avancerai plus. Je préfère me dire que ces âmes innocentes L’ont rejoint, Lui et leurs proches dans un monde meilleur, en paix. Je prie aussi qu’un jour j’ai une chance de rédemption, peu importe mes crimes. Je me raconte aussi que si j’ai une telle aisance pour tuer, c’est qu’Il m’a façonné ainsi… »
Candice titube jusqu’à eux et enlace Béatrice, le nez dans ses boucles.
« Saeat, l’appelle Béatrice, pourquoi les gazés nous ont attaqués ? Il n’y a pas de système d’alerte ?
— Des alertes ont dû être envoyées sur la GRiDPad. »
Candice bégaye des mots incompréhensibles à l’oreille de Béatrice.
« Pas compris grand-chose, souligne Béatrice en l’écartant en douceur.
— Le son, répète Candice après plusieurs essais. Le son était coupé. Je l’ai perdue en fuyant.
— Au moins, ils n’ont pas cherché à s’enfuir par la salle de gazage.
— Certains hiéroglyphes les attirent ici, souffle le Chien, dans le cas où le gazage a raté. »
Super.
« Tu m’avais vendu une à deux heures de paix, lui rappelle Béatrice.
— Je t’ai aussi dit que la Résistance trafique les stocks de gaz. Candice, tu devrais t’assoir. »
Cette dernière acquiesce, les jambes tremblantes. Elle s’écroule plus qu’elle se pose par terre. Béatrice l’observe longuement. Comment on va la sortir de là ? Elle grimace face à ce « on ». Lapsus ou non, elle doit prendre une décision.
« Ânkhti doit être en route avec des soldats, craint le Chien.
— Ânkhti ? répète Béatrice.
— La thaleb en charge de cette zone. Très arrogante, ajoute-t-il, car c’est l’une des plus fortes parmi ses pairs. »
Béatrice triture ses ongles. La Faucheuse lui a seulement décrit ces créatures, aux traits humains et bestiaux. Un corps couvert d’une fourrure drue et brune, des mains et pieds disproportionnés et griffus, le tout agrémenté d’un museau aux crocs acérés, s’énumère-t-elle. Que dalle sur leurs forces ou faiblesses, bien entendu. Elle soupèse son arme, espérant que ces balles suffiront à les éliminer le moment venu.
« Mon enfant.
— T’y tiens vraiment à ce surnom ! le coupe Béatrice.
— Oui. »
Il sourit, ses oreilles droites sur son crâne poilu.
« Je me répète, mon enfant : lions-nous, partons d’ici et sauvons tes compatriotes. En unissant nos forces, tu augmentes tes chances de vaincre Ahmès. Je t’apprendrai tout ce que je sais de lui et des autres saeat.
— Je ne crois pas aux licornes, souligne-t-elle à nouveau, avec moins de ferveur.
— Non, tu crois en un Dieu par complaisance. »
Touché.
« Ânkhti sera là d’une minute à l’autre, martèle-t-il. Libère-moi en me liant à toi ! Le serment qui me retient à Ahmès a été fait au nom de « Chien ». Dans ma situation actuelle, je ne peux pas sauver qui que ce soit – moi-même inclus. Je me répète, mais je crains le pire pour ma femme. Elle… elle a beaucoup souffert par le passé et elle mérite mieux, tellement mieux ! D’ici, je suis impuissant ! Mon enfant, Béatrice, aide-moi. Aide-nous. »
Béatrice recule, entraînant Candice avec elle. Des notes de kyphi l’enivrent. La luminescence des hiéroglyphes s’amplifie, muant en une lumière dorée et pulsante. Une lueur orangée et brumeuse épouse la forme du berger allemand. Une énergie phénoménale s’en dégage, invitant Béatrice à s’y plonger corps et âme.
Des rires, des chants et des mots aimants éclatent ci et là dans son esprit assaillit par des souvenirs étrangers. Un temple. Des prêtresses. Un bassin à la pierre lisse. Douze statuettes. Chaque image dévoile une émotion. Ferveur. Conviction. Calme. Fierté.
« Je t’offre tout, mon enfant. Mon passé et mon avenir. Ma force et ma loyauté. Accepte. Pour toi. Pour moi. Pour eux. »
Son cœur bat à tout rompre. Son souffle se fait chaotique. Son sang bout à l’intérieur de Béatrice. Elle devrait avoir peur, tenter de tuer le saeat et s’enfuir avec Candice. Cependant, quelque chose – quelqu’un – l’encourage à écouter et voir au-delà de ses doutes.
Une vision l’éblouit. Giulia. Son premier amour. Misha. Son deuxième amour. Esméralda. Son troisième amour. Ils transpirent la joie à son état le plus pur. Je ne rêve pas cette fois. Elle ravale sa peine.
D’une voix commune, ils se joignent aux supplications du Chien :
« Accepte. Sauve-les. L’heure viendra où nous nous réunirons. Nous te le promettons. »
« Violetta mia. »
« Mój kot. »
« Gata. »
« Accepte. »
« Assez ! » hurle Béatrice.
Candice s’agenouille, un air béat l’illumine. Elle caresse son visage et ses bras, se baignant dans l’énergie pure du Chien. Un rire allègre se déverse de ses lèvres entrouvertes. Ivre, elle susurre :
« Tu les aimes encore. Un amour distinct pour chacun, mais tout autant sincère et puissant. Le Chien, lui, rêve d’une époque révolue. Un peu comme toi.
— C’est quoi votre lien réellement ? s’agace Béatrice, ignorant sciemment la remarque de Candice.
— Candice a essayé de se lier à moi avant ma capture en attendant ta venue, admet le Chien. Mais son aura est trop faible pour se lier à la mienne. Elle a failli en mourir.
— Sympa de me l’apprendre maintenant.
— Cela aurait été temporaire, chuchote Candice. Le temps que vous vous rencontriez.
— Ton aura est bien plus forte, insiste le Chien. Je te le dis à nouveau : tu es puissante, bien plus que tes prédécesseurs. La Faucheuse t’a choisie, alors que tu as déjà participé ! »
Il baisse le museau.
« Pardon, j’aurais dû te le préciser plus tôt. »
L’énergie de tantôt se manifeste à nouveau, avec des fluctuations.
« Je m’excuse, bafouille le Chien. Les sceaux d’Ahmès m’empêchent de contrôler mon aura. Elle me permet d’amplifier, de partager ou d’atténuer l’énergie de l’âme.
— Il désire te montrer sa sincérité. » insiste Candice.
Un voile se lève, décuplant le parfum de kyphi né de la magie du Chien. Ce dernier reprend le contrôle, la respiration laborieuse. Béatrice ravale sa colère face à son état vacillant :
« Tu parles aussi aux morts ?
— Non, ces esprits ont répondu à ton aura. Ils te guident de leur propre volonté. »
Une chaleur délicate s’accroche à Béatrice. Marie, Jésus, Joseph.
« Arrête ça ! »
Les fantômes de ses amants l’entourent.
« Il ne te trahira jamais, je l’ai vue, affirme Esméralda.
— Écoute-nous, l’implore Giulia. S’il te plaît, violetta mia. Au fond de toi, tu connais déjà ta réponse.
— Nous te soutiendrons et veillerons sur toi jusqu’à ta victoire, lui assure Misha. Après, nous danserons, chanterons et rirons ensemble. »
« Fais-les taire. »
La vision de Béatrice se trouble. Une larme roule le long de sa joue. Les formes translucides d’Esméralda, Giulia et Misha scintillent, proches et insaisissables à la fois. Ces présences aimées lui rappellent de tendres moments précieux, tout en agrandissant le vide béant laissé après leur perte. La panique noue son estomac. Elle préfère y mettre fin d’elle-même. Chaque seconde compte avant l’arrivée de ses ennemis.
« Je m’excuse, répète le Chien. Je… les sceaux m’ôtent une maîtrise acquise durant un millénaire…
— Réessaye de te lier à moi. » offre Candice.
« Ce n’est pas sa place. » souligne Giulia.
Le spectre tourne autour de la prisonnière, qui claque des dents.
« Non, refuse le Chien avec fermeté. Ton aura ne supporterait pas mon pouvoir. Je t’ai vu grandir Candice, je ne causerai pas ta perte. »
Intéressant. Candice s’enfuit de la salle. Les fantômes de ses partenaires tournoient autour du Chien qui s’ébroue. Esméralda caresse l’une de ses oreilles, avant de gratter son dos. Le cœur de Béatrice se pince à cette vue. Elle se retient de les rejoindre, d’essayer de les toucher. À la place, elle se concentre sur l’urgence de leur situation :
« Tu l’as vu grandir ?
— Sa mère était une médecin sans frontière. Elle m’a adopté au Caire et ramené en France quand Candice n’avait que six ans. »
Le museau bas, il ajoute :
« Pars, protège-la. Un jour, nous nous reverrons peut-être. »
Béatrice amorce un pas en direction de la sortie. Misha s’interpose entre la porte et elle. Esméralda et Giulia marchent le long des murs aux hiéroglyphes lumineux. Elles lui ont refilé le rôle du méchant flic.
« Mój kot, il t’a aidée face au Serpent.
— Je sais. »
Elle pince ses lèvres. Et merde.
« Dis-moi comment tuer un saeat, lui réclame Béatrice. Je compte sur vous trois pour me servir de détecteur de mensonges. »
Ses amants acquiescent avant d’encercler le Chien.
« Un saeat peut en tuer un autre. Sinon, il te faudra une arme consacrée. S’kyark t’en vendra une, le moment venu.
— Un autre moyen ? Je refuse d’être dépendante d’un saeat, idem pour ce « S’kyark ». Si ses prix sont comme ceux de la Faucheuse, cela est inutile. Sans parler de sa fiabilité… »
Le Chien la jauge comme si une seconde tête venait de lui pousser.
« S’kyark est la Faucheuse. Plus tôt, tu as dit refuser le prix à payer pour des capacités. De quoi s’agit-il ?
— La vie de mes pères… C’est ce qu’iel réclame.
— Je négocierai pour toi, propose le Chien.
— Cela ne sert à rien, saeat. La Faucheuse… »
Béatrice agite sa tête. Incapable de s’y soustraire, elle revit en un flash les tortures subies afin que ses pères la suivent. Des jours d’enfer où la Faucheuse soignait ses os pour mieux les casser, repoussait ses organes pour mieux les arracher.
Je n’ai pas la foutue idée de ce qu’iel en a fait.
« Je refuse de « vendre » Aro et Marcus contre des pouvoirs. Je ne céderai pas comme Estéfania, qui a obtenu son don d’intangibilité contre la vie de sa sœur. »
Estéfania lui a avoué un soir, complètement ivre.
« Elle a gagné grâce à ça, mais je suis certaine qu’il y avait d’autres moyens d’y parvenir. Cela nous aurait juste demandé de résister quelques mois de plus. Mais une innocente n’aurait pas payé le prix fort. »
Le Chien appuie sa truffe sur sa main armée. Elle relâche sa prise et grimace face aux marques laissées dans le creux de sa paume. Esméralda s’approche d’elle, volant à quelques centimètres du sol. Son sourire réchauffe Béatrice, qui renifle. Dieu, que c’est dur.
« J’ai commis l’erreur de ne pas te le dire de ton vivant, Esmé. Je t’aime.
— Je t’aime, gata. Le Chien sera un allié et un ami, l’encourage-t-elle. Il t’aidera à retrouver tes pères. Dis-leur bonjour de ma part.
— Ils auraient adoré te rencontrer. »
Esméralda l’embrasse. Une sensation fraîche enivre Béatrice, qui frisonne.
« Nous pourrions négocier avec Boucles de Sang, propose le Chien. Peu d’entités sont assez folles pour contrarier S’kyark en dehors de Harenae, le Sablier. En attendant, je possède une énergie inépuisable. Un peu comme un chargeur nomade pour ton aura. Qu’en dis-tu ? Donne-moi un prénom et nous serons liés. Je combattrai à tes côtés pour ta cause. »
Quel est l’adage déjà ? Combattre le feu par le feu ? Elle rit jaune face à cette situation. La veille, son frère et elle savouraient une pâtisserie. Aujourd’hui, elle songe à s’allier avec un chien parlant pour sauver leurs pères. Pire, les esprits de ses amants l’y encouragent.
« Je deviens folle. »
Son regard glisse d’Esméralda au Chien. Il se garde de tout commentaire. Brave bête… Béatrice racle sa gorge, se reprend plusieurs fois avant de s’adresser au saeat :
« Aedan. C’est joli, non ? »
L’aura du Chien gonfle, encore et encore. Elle explose, se projette et traverse tout sur son passage. Béatrice s’écroule sous le choc. Pour la première fois depuis une éternité, elle se sent vivante. Un bien-être l’enivre. Un choc arc-boute son dos. Ses muscles se contractent, la bloquent allongée à même le sol. Un courant électrique chevauche son être puis, quelque chose jaillit d’elle. Une onde d’un or nacré de blanc, entrelacée avec un rouge profond presque noir, fusionne avec l’aura bronzée du Chien.
Des fragrances de fleurs d’oranger se mêlent à celles de kyphi.
Une liberté suprême grise Béatrice. Elle se sent complète et capable de tout – même de tuer Ahmès à mains nues. Elle savoure un goût vanillé, le fait rouler dans sa bouche. Ivre de félicité. Un espoir ankylosé se réveille, écho de l’enfant émerveillée face à la beauté pure du monde qu’elle a été un jour. Je vais gagner.



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