PYROMANE – CHAPITRE 18

Les branches de mahagonis, d’acajous, de chênes tropicaux et de figuiers étrangleurs s’élèvent vers le ciel. Ils en cachent la vue aux hôtes qui nichent dans leurs feuillages, serpentent le long de leur tronc et grouillent dans leurs racines. Les oiseaux chantent, comme les insectes grésillent. Des silhouettes chahutent çà et là.

La mélodie d’une rivière se propage. Son courant rencontre cailloux et poissons. Un clapotis. Des ondes qui s’éparpillent. Esméralda danse. Ses cheveux ondulent autour d’elle. Son rire résonne au cœur de la jungle. Elle virevolte, libre. Heureuse. Ses mouvements fluides fendent l’air humide.

Sa robe s’imbibe d’eau. La transparence du tissu révèle un corps souple. Les muscles se tendent et se détendent au fil des pas inventés. Esméralda s’arrête, le visage offert aux rayons du soleil. Une ombre s’approche d’elle et l’enlace. Ses mains se posent sur celles plus rugueuses, en caressent les phalanges égratignées.

« Gata, je t’aime. »

*

Béatrice ouvre un œil, puis l’autre avant de tâtonner autour d’elle. Le réveil émet un cliquetis sous sa brusquerie. 4h59. Un grognement filtre la barrière de ses dents. À peine deux heures de sommeil… La bouche pâteuse, elle se lève. Des fragments de son rêve lui reviennent. Ses joues rosissent dans la pénombre de la chambre. Pourquoi je me suis réveillée ?

Son menton s’appuie sur ses genoux ramenés contre elle. Candice et Nora dorment à poings fermés. Leur respiration régulière, ponctuée de ronflements ou de marmonnements, lui rappelle les dortoirs de Sforza-Romano et Tijuana. Béatrice se tend comme la corde d’un arc. Un pressentiment empoigne ses entrailles et les entortille.

Ce mélange d’inquiétude et de trépidation lui donnent la nausée. Vaseuse, elle se colle au mur. Le papier peint rayé lui saigne des yeux, même de nuit. Le mauvais goût des anciens propriétaires ne s’arrête pas à la tapisserie : les meubles bariolés, les décorations tout en forme abstraite et les tableaux alourdis par des couches épaisses l’ont prouvé.

Son cœur s’emballe. Ses sens à l’affût cherchent la moindre anormalité. Quelque chose cloche. Pas ici : Béatrice parierait gros sur cette certitude. La marque du Chien pulse. Ses côtes vibrent sous la force d’une vague magique. Le souffle coupé, elle encaisse en restant immobile. Mille et une émotions la submergent. Joie. Amour. Tendresse. Tristesse. Nostalgie. Il est avec la Chatte.

Ses ongles griffent les rayures. Des morceaux arrachés pendent. Aedan ! La violence de son cri semble faire mouche. Les sentiments de son ami refluent, tout près d’une surface métaphysique. Béatrice respire à nouveau et prend de grandes goulées d’air. Une quinte de toux menace de réveiller les résistantes. Ces dernières ne bronchent pas.

Bordel, j’aimerais ronquer aussi bien !

Le front en sueur, elle s’essuie avec son drap. Ses bras vibrent, ses propres sentiments à vif. Une larme tombe, puis des dizaines d’autres. Elle envie Aedan. Il est aux côtés de son épouse. La revoir a chamboulé Aedan et ça se répercuté sur notre lien. Un sanglot brise le silence.

D’un coup sec, elle repousse le drap avant de filer à la salle de bain. Elle ouvre le meuble sous l’évier, farfouille dedans à la recherche de mouchoirs. La colère menace de prendre le dessus sur sa tristesse. Et contrairement aux mois précédents son arrivée, elle ne pourra se défouler sur un ring ou au club de tir.

Fais chier !

Elle se retient de justesse de lancer cette pensée vers Aedan. Il mérite ce moment… d’en profiter pleinement. Son propre égoïsme la dégoûte. Elle mouille son visage et s’essuie avec une serviette, à défaut de mieux. Le miroir lui renvoie une image affligeante : des yeux bouffis, des cernes dignes d’un panda et une peau rouge à force de frotter.

Plus calme, Béatrice réfléchit : si son hypothèse est la bonne, ils devront travailler sur une barrière spirituelle. Ses poings serrent la céramique du lavabo. Une bouffée de chaleur la saisit. La marque pulse, gênante pour la première en deux semaines. Elle secoue son t-shirt à la recherche d’un semblant d’air.

Quelque chose l’effleure.

D’un bond, Béatrice se retourne. Un feu follet virevolte autour de son visage. Il la délaisse, traverse la porte entrouverte. Merde ! En deux enjambées, elle atteint le couloir. Cette odeur… Un parfum de tubéreuse la berce. Le Serpent la contrôle-t-il à nouveau ? La marque l’assure du contraire.

Elle renifle, un début de migraine s’installant à l’arrière de son crâne. Ses pas se font hésitants, presque traînants pour atteindre la cuisine. La dernière fois qu’un feu follet s’est montré, elle avait pu sécuriser Esméralda dans des locaux de surveillance. Les tlalmiqui lui avaient assuré la bienveillance de Tlazolteotl envers elles. Pourtant…

« Gata ? »

La lune baigne d’une auréole argentée le fantôme d’Esméralda, assise sur le plan de travail. Un sourire éblouissant illumine ses traits doux. Elle lui tend ses bras, un petit rire roulant dans sa gorge gracile. Béatrice se jette dans son étreinte. Un froid grisant la foudroie de la tête aux pieds. Tu es là !

« Je t’aime, Esméralda, je t’aime de tout mon cœur…
— Beatriz. Tu t’es réveillée avant que je ne puisse te parler. »

Esméralda caresse sa joue.

« Je t’aime de toute mon âme et toute entière. Tes défauts, tes secrets, tes peurs… Tout. Alors, s’il te plaît, accepte cette « part » de toi. Écoute bien, Aedan. Promets-le-moi. Ne sois pas triste, gata, je t’attends à Dùuzal. »

Béatrice l’embrasse. Un picotement endort sa langue. Elle s’écarte en riant, une allégresse enfantine parcourant ses veines échauffées. La peau d’Esméralda scintille. Ses longs cils papillonnent sous un vent doux. Puis, elle disparaît.

« Non ! »

Ses genoux flanchent. Le carrelage claque contre leur articulation. La vague de douleur n’est rien comparé à son tourment. Les bras serrés contre d’elle, Béatrice pleure de tout son soûl en silence. Lentement, elle s’allonge recroquevillée.

Sa marque vibre. Elle ressent l’inquiétude puis le réconfort d’Aedan. Quelqu’un amplifie son message d’apaisement. La Chatte ? Ses paupières s’alourdissent. Son esprit se tend vers leur lien, comme un enfant tâtonnerait son matelas à la recherche d’une couverture moelleuse. Son imagination s’emballe, taisant ses pensées éparpillées. Un rempart se forme entre Aedan et elle. Aedan, merci, lance-t-elle à la volée avant de poser la dernière pierre chimérique.

Lentement, elle se redresse pour retrouver son lit froid.

*

Un lecteur CD diffuse une musique classique relaxante. Les notes s’égrènent en un rythme volontairement lent. La mélodie répétitive se veut une alliée à la méditation de Béatrice. Le soleil la cuit sur place. Essaye-t-il d’effacer la tempête de la veille ? Ses membres tremblent sous le besoin d’essuyer son front poisseux et de bouger. La tentation ne brise pas sa posture. Elle reste en tailleur, les mains posées sur ses cuisses.

Faire le vide, mon œil…

Elle gigote, ses fesses frottant la moquette. Son nez la démange. Ses muscles se raidissent, criant à l’infamie. J’ai déjà fait pire. Elle a tenu des positions beaucoup plus inconfortables, pour étudier ou en attente de ses cibles. Son environnement était différence de l’appartement : forêt, montagne, toit. Et bien d’autres encore.

Depuis l’aube, Béatrice s’exerce et profite de cet espace toute seule. J’en ai plein le cul. Elle qui apprécie sa solitude regrette la distraction d’une tierce personne. Aedan aurait pu m’accorder une grasse mat’ après son coup de cette nuit ! Ils ont échangé sur ce phénomène nocturne.

Son hypothèse était la bonne : retrouver son épouse a secoué Aedan. Il s’est excusé une bonne centaine de fois de ne pas avoir maintenu sa barrière mentale, tout en lui tendant une boîte de chocolat. La langue de Béatrice passe sur ses dents à la recherche d’une trace de cette délicatesse.

Son esprit vagabonde entre son immobilité forcée et son ami. Leur lien leur permet plus d’un tour. En plus de partager leurs émotions, leur magie semble animer – attirer ? – les esprits. Les lèvres de Béatrice frémissent. Hors de son contrôle, un immense sourire barre ses traits fatigués. Esméralda. Elle a pu retrouver Esméralda.

Quelles sont nos limites ? Le monde des morts ? Le ciel de Dieu ?

Son allégresse transpire par tous ses pores. Peut-être est-ce là la raison de sa seconde participation ? Revoir son aimée avant de la rejoindre ? Tout en menant une bonne action, peut-être suffisamment « bienfaisante » pour racheter son pesant de karma ?

Ressaisis-toi, ma vieille.

Son dos la lance à force de se tenir aussi droite. Elle grimace, s’agite. Ses joues se gonflent comme un ballon de baudruche, avant de se vider sous un long soupir bruyant. Elle a compris instinctivement le lien qui l’unit au Chien, alors pourquoi n’arrive-t-elle pas à méditer et à trouver son « oasis intérieure » ? Selon Aedan, une fois là-bas, elle trouvera la clef pour utiliser le sort de dissimulation.

Ses doigts battent un rythme régulier sur son jogging gris, trouvé dans le placard du couloir. Ses pensées virevoltent en tous sens. Elle a essayé de basculer dans ce monde gris et vide qu’est le sien lorsqu’elle s’apprête à tuer quelqu’un. Cependant… Esméralda a pointé une part d’elle rejetée. Mon côté tueuse, j’suis en harmonie avec…

Ses dents mordillent la peau de sa lèvre inférieure. Une image s’impose brutalement. La forêt de Białowieża. Un arbre imposant se différencie des milliers d’autres par ce qu’il protège entre ses racines. Le cœur de Béatrice s’emballe. Est-ce là qu’elle devrait fouiner ? En a-t-elle seulement le courage ?

Inspire. Expire.

Un berceau apparaît, aux jolis drapés piqués de papillons. Des petits points s’élèvent vers les sujets tricotés d’un mobile en bois. Un rire joyeux ponctue chaque tentative. Oiseau, chat, chien, renard et hibou tournent sous un courant d’air. Des jambes potelées s’échappent de la couverture de laine.

Béatrice s’approche, hésitante. Du bout des doigts, elle recouvre l’angelot. Son regard fixe longuement le couchage bleu. Pense aux enfants de la caserne. Les battements de son cœur l’assourdissent. Ses yeux quittent les petits pieds chapardeurs pour le minois au sourire ravageur. Des boucles blondes comme le blé dépassent d’un petit bonnet. Deux billes ambrées pétillent.

Le bébé gazouille.

Non, pas un bébé.

« Elmir, mon fils. »

En douceur, elle le prend dans ses bras. Son poids et sa chaleur l’émeuvent.

« Tu as deux autres prénoms, chuchote-t-elle.  Amaury et Piotr, tes grands-pères. »

Un pouffement la secoue, amusant Elmir.

« Ton papa et moi, on avait aussi choisi des prénoms de fille : Amira, Séréna et Zofia. Tes grands-parents… Tous les quatre veillent sur toi là-haut, hein ? »

Béatrice le berce, ravalant ses larmes. Dire qu’avec Misha, on avait imaginé un monde de « et si » où j’utiliserai les prénoms d’Aro et Marcus pour tes frères et sœurs… Elle agite sa tête. Une certitude gonfle ses poumons : si elle avait eu une ribambelle d’enfants, son partenaire n’aurait pas été Misha. Ils auraient élevé en harmonie leur fils, mais leur amour était voué à tarir un jour ou l’autre. Esméralda et moi, on aurait pu adopter et découvrir le monde avec nos petits…

Un bref instant, elle se retrouve à Perpignan. Inspire, expire. Concentre-toi sur Elmir, ne t’éparpille pas ma vieille ! Une bulle éclate à la bouche d’Elmir qui rit. Sa bouille attendrie Béatrice. Un petit sourire fend ses traits fatigués.

« Tu sais que ton papa est un héros ? »

Quelques pas les rapprochent d’un arbre tombé. Béatrice s’assoit et en profite pour caresser ses joues rondes. D’une voix aimante, elle lui raconte tout. De leur rencontre, leur fuite en forêt, les moments passés l’un avec l’autre devant un feu réconfortant. Mais, elle s’attarde en particulier à un souvenir :

« Son équipe se ravitaillait à Teremiski. Je surveillais ton père via le viseur de mon Walter WA 2000. Une beauté ! »

Elle racle sa gorge et reprend :

« Ce village n’avait qu’une vingtaine d’habitations, une boutique et un arrêt de bus. Ton père s’éloigne de ses coéquipiers, cinq minutes après leur arrivée. Qu’est-ce que je râlais dans ma tête ! Il prenait des risques, même si les probabilités d’une attaque étaient extrêmement faibles… Puis, je le vois en ressortir un instant plus tard. Il serre la main d’un homme, se tourne vers ma direction et se met à sautiller en agitant une boîte. T’as ma radio qui s’allume, ce benêt balance sur le canal groupé : « épouse-moi, Chasseuse ! Épouse-moi ! ». Je te le donne dans le mille, dans son excitation : il m’a pas prise en point en point. Pff. En vrai, cette histoire, ça nous représente bien. Et… J’ai toujours eu l’idée que tu tiendrais de lui sa fraîcheur, son honnêteté, sa joie innocente. »

Son pouce touche son annulaire gauche, dépourvu de la bague avec laquelle elle jouait mécaniquement des années en arrière. Béatrice embrasse le front de son fils.

« Pardon, à cause de moi, tu n’as même pas eu droit à pousser ton premier cri. Je t’en ai privé. Je suis désolée. Je… Je voulais aussi te remercier. Tu m’as permis de vivre quelque chose d’unique. Un jour… Si un jour je me réincarne, soit de nouveau mon fils, s’il te plaît, Elmir. Cette fois, je te protégerai bec et ongles – même de ma propre connerie ! »

Elmir rit, une boucle brune piégée dans sa poigne rondouillette.

« Prenons ce Jeu comme une chance, tu veux bien ? Je vais devenir une meilleure personne ; comme ça, je serais une mère dont tu seras fier dans nos prochaines vies. »

Béatrice le rallonge dans son berceau.

« Au revoir, Elmir. Je t’aime mon petit prince. »

Elmir s’endort puis disparaît comme Esméralda le matin même. Je contrôle cette illusion. La sérénité chante dans ses veines une mélodie étrangère, mais grisante. Son cœur profite de cette légèreté peu familière. Ses muscles lui paraissent moins noueux.

Avec une détermination inégalée, elle se focalise sur son corps : sa respiration, la circulation de son sang, les murmures de ses membres. Il est temps. Bouclier des cieux. Un grincement. Il l’aide à briser le mirage généré par sa propre volonté. Candice franchit le seuil de leur chambre. Elle triture ses ongles presqu’au sang.

« Protectrice ? »

Il lui arrive quoi ? Béatrice la surveille, tout en s’étirant. Les trois heures d’immobilité l’ont raidie. Ses articulations craquent alors qu’elle se lève. Un bruit feutré attire son attention à ses pieds. Sous les rayons, sa bague de fiançailles scintille. Ses entrailles se nouent. Elle est réelle. Béatrice la tourne dans tous les sens. L’anneau fin est serti de trois petits rubis.

« Ma clef. »

L’alliance retrouve sa place, les pierres tournées vers l’intérieur. Un bien-être délicat balaye sa torpeur et ses inquiétudes. Il lui tournerait presque la tête. Douche, puis je cherche Aedan. Une vibration dans sa marque l’avertit que ce dernier arrive à sa rencontre. Parfait.

« Il y a quelqu’un ? » murmure, plus qu’elle ne demande, Candice.

Béatrice ramasse ses vêtements et réplique, un sourcil haussé :

« Je suis en face de toi. T’as besoin de lunettes ? »

Candice pose un sac à dos sur le lit qu’elle partage avec Nora. Un carnet en tombe. Les mots griffonnés côtoient des gribouillis. La disciple des Cinq se dépêche de le ramasser. Nerveuse, elle tourne sur elle-même avant de se mettre à quatre pattes. Le buste plaqué au sol, elle tend son bras à s’en déboîter l’épaule.

« Tu branles quoi ? » s’agace Béatrice.

Une boîte est révélée. Un cadenas en sécurise le contenu. Tout en jetant des coups d’œil autour d’elle, Candice sort une clef de son soutien-gorge. Pardon ? Béatrice franchit l’espace qui les sépare. Alors qu’elle va pour saisir la résistance, son instinct la pousse à suspendre son geste. Bordel… Elle me voit vraiment pas ?

Une grimace saigne ses traits tendus. Sa fatigue cumulée et ses montagnes russes d’émotions affaiblissent son temps de réflexion. Devant elle, Candice cache le carnet avec d’autres dossiers et des sphères à la nitescence intrigante. Clac. Elle referme le tout et le pousse le plus loin possible.

« J’en ai plein le cul de vos manigances à tous… »

Un grattement à la porte annonce l’arrivée d’Aedan. Candice sursaute et manque de se cogner à la table de chevet. Elle respire un grand coup avant d’ouvrir. Le Chien entre sous sa forme de berger allemand. Il la salue joyeusement, échange des banalités avec elle.

« Dis. » Candice martyrise la peau de son pouce. « Tu sais où est la Protectrice ?
— Sûrement avec ses pères. »

Aedan appuie son museau à sa jambe. 

« Tu saignes, Candice. Nora a peut-être un onguent pour toi.
— Je… J’aimerais d’abord voir la Protectrice.
— Cela te stresse à ce point ? remarque Aedan. Pourquoi ne pas en discuter avec moi avant ? Tu te sentiras probablement plus sereine pour t’entretenir avec Béatrice.
— Non, je… »

Elle frotte sa nuque, réarrange la bretelle de son soutien-gorge.

« Tu… tu as confiance en elle ?
— De toute mon âme. »

Il penche sa tête en direction de Béatrice, assise sur son lit. Son pied bat une mesure d’agacement. Elle se focalise sur leur marque, s’imagine l’effleurer et la transformer en un étang. Sa capacité de visualisation décuplée grâce à sa relaxation – ou de sa bague –, elle se voit créer une onde et lance avec espoir : Aedan, gère-la et aide-moi à ne plus être invisible.

« Quoi que tu veuilles lui demander ou lui rapporter, elle t’écoutera.
— La Protectrice est du genre à tuer le messager. » souffle à mi-voix Candice.

Elle hausse ses épaules avant d’ajouter d’un ton faussement enjoué :

« Tu as raison ! Je vais voir Nora pour mes doigts, ça me laissera le temps de réfléchir. De toute façon, ce n’est pas important.
— Sage décision, Candice. »

Cette dernière s’en va d’une démarche nerveuse.

« Mon enfant, si tu es bien là : touche-moi et invite-moi sous ton bouclier. »

Béatrice le gratte entre ses omoplates.

« Viens donc « mon petiot » sous mon… bouclier ?
— Juste là, mon enfant ! »

La queue d’Aedan fouette l’air.

« Félicitation, tu ne maîtrises pas le dort de dissimulation ! »

Son sourcil se hausse, en même temps qu’elle arrête de le cajoler.

« Comment ça ? grogne-t-elle. Candice ne me voyait pas !
— Tu as réussi à obtenir quelque chose de bien mieux, la rassure Aedan. « Le bouclier des Cieux » ! Il te permet comme le sort de dissimulation de te déplacer et interagir avec ton environnement sans être repérée.
— La même chose, quoi.
— Non mieux : le sort de dissimulation ne t’autorise pas à toucher ou blesser qui que ce soit en l’utilisant. Le bouclier des cieux, lui ? Tu pourrais égorger Ahmès devant un thaleb, ce dernier ne réagirait pas. Bien sûr, la refroidit-il immédiatement, ce pouvoir a des limites. Les saeat et Ahmès sont sensibles à l’énergie émise par le bouclier. Pour être plus précis : on ressent l’absence de quelque chose. Tu ouvres une faille, une sorte de… interdimension ?
— Donc, inutile face à l’Élu, retient Béatrice.
— Suffisant pour franchir ses armées de collaborateurs et de thaleb. Tu es aussi limité dans ton nombre d’invités : plus nous sommes nombreux, plus cela t’épuise. N’abuse pas de cette capacité, tu pourrais y perdre la vie à cause d’une fatigue extrême !
— J’ai suivi tes consignes : méditer et m’ouvrir à moi-même. Alors, comment j’ai chopé ce bouclier ? »

D’un geste vaste, elle désigne leur environnement.

« Tu as une sensibilité naturelle à la magie.
— Aedan, tu m’as déjà expliqué qu’Esmé y a veillé.
— Esméralda a soufflé sur les braises d’un feu endormi, rectifie-t-il. Elle a aussi renforcé tes défenses spirituelles en pensant à notre lien. Son don de voyance devait être effrayant par moment.
— Elle avait aussi une intuition impressionnante, admet Béatrice. Je… »

Béatrice baille à s’en décrocher les mâchoires.

« Je le range comment ce bouclier ?
— Redis l’incantation et visualise un bouclier qui se baisse.
— Mon imagination n’a jamais autant bossé. » rit à moitié Béatrice.

Ses mains signent en même temps qu’elle prononce :

« Bouclier des cieux.
— Hum, tu as besoin de trois éléments. Intéressant.
— Trois éléments ? Ça a fonctionné ?
— Visuel, oral et gestuel. Cette bague… Elle émet une aura très aimante. »

Béatrice la triture, un doux sourire à la place de son rictus usuel ourle ses lèvres.

« Je la croyais perdue après l’embuscade. Elle est réapparue quand je suis sortie de ma transe.
— Sans être indiscret, où ta méditation t’a conduite ?
— Quelqu’un de très, très, précieux. Je l’ai revu une première fois, lorsque Boucles de Sang m’a aidé. Tu penses que notre lien y est pour quelque chose ?
— En toute honnêteté, je découvre des choses avec toi. Notre entrevue avec S’kyark éclaircira mon hypothèse à tous les coups.
— Hypothèse que tu ne comptes pas partager tout de suite, hein ? Ne me cache rien : Caleb et Candice le font assez ainsi. Enfin, l’un a une soif de sang très salissante et l’autre… »

Béatrice soupire et indique d’un coup de tête le lit double.

« Elle a planqué un carnet dans une boîte cadenassée. »

Aedan baisse son museau et confesse :

« Candice portait l’odeur de Caleb. Soit elle essaye de comprendre ta méfiance envers lui, soit…
— Caleb la manipule déjà.
— Oui.
— Elle a évoqué un messager : elle devait parler d’elle, tente de comprendre Béatrice. Laissons-la fouiner de son côté. Quand elle m’approchera, je lui offrirais un choix : nous montrer le contenu de cette boîte ou mourir. Tu seras là pour l’aider à prendre la bonne décision.
— Merci, mon enfant.
— Je n’aime pas ça. Ok, tout le monde a son jardin secret. Mais, les résistants empestent la magouille et le faux-semblant. L’un d’eux tentera de me poignarder dans le dos un de ces quatre.
— Cela arrive, peut-être. Te connaissant, il ne survivra qu’une poignée de secondes. »

Ils rient.

« Filons voir tes pères. S’ils ne s’égayent pas à ton arrivée, tu auras loupé ton coup.
— Leur visage s’égaye réellement en me voyant ?
— Ah, ah, oui, beaucoup. On croirait qu’une ampoule s’allume sous leur peau ! Un peu comme toi en ce moment, d’ailleurs. »


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