PYROMANE – CHAPITRE 19

18 août 2003.

13h51 : le soleil atteint son zénith. Les nuages n’existent pas dans ce tableau d’un infini bleu céruléen. La chaleur accable nature, faune et humains. Le monde tourne au ralenti. Tous cherchent la fraîcheur illusoire de l’ombre des pins. Le liquide d’un thermomètre dépasse les 38°C caniculaires.

Béatrice bénit ce temps pesant. Les résistants se sont cloîtrés, rendus léthargiques pour le reste de la journée. L’équipe de Caleb, elle, est accaparée par l’aménagement du QG souterrain. Aedan, Aro, Marcus et elle en profitent. Ils atteignent une Peugeot 205, au rouge flambant neuf, garée le long d’une aire de jeux. D’une poussée d’énergie, Béatrice étend le bouclier des cieux à l’habitacle de métal et plastique.

La sueur perle à son front, autant causé par l’étau de l’été que par la concentration nécessaire à maintenir cette magie de dissimulation. Son alliance accroche son regard, tandis qu’elle saisit le volant en cuir. Heureusement qu’on est à l’ombre, sinon ma peau serait cramée. Elle inspire, expire, avant de mettre les clefs sur le contact. Sa méfiance la pousse à parler, combler le silence malaisant qui les berce depuis leur repas frugal :

« J’ai vraiment du mal à croire que tous les véhicules sont ouverts et que n’importe qui peut les utiliser…
— Une tentation laissée par Ahmès. » lui rappelle Aedan.

Ce dernier a troqué son corps de berger allemand pour sa forme humaine. Il triture le col de son t-shirt, pourtant lâche. Béatrice s’engage sur la route. Dommage qu’on ait pas le badge pour sortir de la caserne. Uniquement les voitures réservées à la Collaboration – et sous haute surveillance – en possèdent. Pour le reste de la populace, une chance subsiste : le Crocodile qui en met en jeu lorsque les conditions se réunissent.

Aedan s’agite, reportant sur lui l’attention de Béatrice. Ses épaules se voûtent alors qu’il fixe ses baskets. Elle l’avertit, tout en tournant :

« Hors de question que tu nous asphyxies avec l’odeur de tes pieds. »

À l’arrière, Marcus grogne pour la soutenir. Peu importe les combats, les blessures et les sacrifices qu’il a traversés ; il a toujours été fort et d’une détermination perpétuelle. Alors, pourquoi j’ai si peur ? En treize ans de vie commune, Béatrice ne l’a jamais vu flancher. Pourtant, un mauvais pressentiment la taraude.

Aro, quant à lui, ne réagit pas. Son comportement – plus exactement : son absence de comportement – lui rappelle Reiju. Quand il agit ainsi, deux raisons sont possibles : soit il est fortement inquiet pour l’intégrité de l’un d’eux, soit il est extrêmement contrarié par le déroulement des évènements.

Laquelle te correspond, papa ?

Sa gorge se serre. Il doit être aussi ravi qu’elle d’aller à la rencontre de la Chatte et de la Faucheuse. Ses doigts se crispent sur le levier de vitesse. Elle rétrograde, la Peugeot perd de la vitesse à l’approche de l’immeuble O1. Son cœur se pince aux souvenirs passés dans l’un des appartements avec la famille Hoffman. Myung-Dae se joignait parfois à Helena et elle pour leurs aventures.

L’absence de familiarité de la prison lui fait défaut en ces lieux. Elle descend le ventre noué, imitée par ses pères et son ami. Elle s’imagine tirer un drap qui couvrirait la voiture, limitant son bouclier à leur groupe. Ils montent sans difficulté au quatrième étage. Comme le pensait Aedan, le logement de Mickaël est ouvert.

« Aedan, l’appelle Aro, contrôlons ensemble cet appartement. »

Marcus et Béatrice ne quittent pas l’entrée, prêts à se réfugier en cas de danger imminent. Une condition à sa venue que Marcus a eu du mal à accepter. À la surprise de Béatrice, il tapote son épaule. Son sourire ne monte pas jusqu’à ses oreilles, mais il lui exprime une tendresse rassurante. Ses mains forment une poignée de signes qui la réchauffe de l’intérieur.

« Merci, papa. »

Elle l’enlace, veillant à ne pas appuyer sur l’une de ses blessures. Marcus frotte son dos en de grands mouvements bourrins. Ils rient, l’un contre l’autre et se séparent avec un air complice. De son pouce, Béatrice triture l’alliance, nerveuse de baisser son bouclier.

« J’aurai aimé le rencontrer. »lui confie Marcus.

Le retour d’Aedan l’empêche de répondre :

« R.A.S, mon enfant. Installons-nous au salon ! »

Des rayons épars révèlent la poussière en suspens. Les particules flottent en un tourbillon lent, puis se perdent dans le salon. Une immense table ronde, au bois brou de noix massif, règne en maîtresse. Un amas de bouquets parfumés, composés de dahlias, de colchiques et de roses, se dispute le peu d’espace disponible sur le plateau avec des vêtements de toutes tailles et de tous genres, des verres en cristal coruscant, des bouteilles de vins capiteux et encore des habits.

Une nuée de coussins, ronds, carrés, unis ou avec des motifs, en cache les pieds arrondis qui s’enfoncent dans un tapis blanc et large encombré de plaids épais. Cinq chaises, à l’assise moelleuse, encerclent le mobilier rond.

« Posons-nous. » les invite Aedan.

De gauche à droite, Aedan, Béatrice, Aro et Marcus prennent place. Béatrice humecte sa lèvre inférieure, la gorge sèche. Un coup d’œil à une horloge-statue l’informe que la Chatte ne devrait plus tarder. Son regard délaisse l’objet antique pour Aedan. Ce dernier s’amuse à décortiquer une rose.

Ses lèvres bougent sous des mots inaudibles.

Discrètement, Béatrice abuse de ses connaissances en lecture labiale – ayant poussé le vice à étendre cet apprentissage à l’anglais et le français, en plus de l’italien qu’elle a appris avec Reiju. Un sourire réchauffe son visage terni par la fatigue.

« Elle m’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout. Hum… Un peu, beaucoup… passionnément ! »

L’insouciance du Chien, sa simplicité et sa franchise exhument une part d’elle que Béatrice croyait perdue à jamais. Un toc interrompt ce moment. Aedan repose la tige épineuse et accourt à la porte. De leur position, tous l’entendent embrasser son épouse. Le bruit de talons de la Chatte rassure Béatrice, qui d’une tape mentale repousse une image perturbante.

La saeat féline apparaît dans le chambranle, son époux collé à elle. Peau basanée contre peau laiteuse, leur couple dégage une passion insolente. Plus petite de deux bonnes têtes que son aimé, la Chatte rappelle à Béatrice sa propre différence de taille avec son frère. Le visage en forme de cœur évoque celui d’un poupon, auréolé par une chevelure blanche et lisse. Celle-ci forme une masse de velours qui se termine à la naissance de hanches rondes.

Un courant d’air bienfaiteur agite la robe d’été crème. Sa tenue, si légère et propice à un pique-nique, dénote face à leurs tenues de combat et leurs équipements. La Chatte frotte son minois, attirant le regard sur son alliance. Un saphir vert sertit l’anneau d’or, unique touche de couleur chez elle ; en dehors de ses yeux vairons d’un bleu dragée et d’un vert tilleul.

Les rétines verticales interrogent Béatrice sans que sa question ne soit claire.

« Quelle tête d’enterrement, Protectrice ! »

La Chatte hume l’air et ricane.

« Tu as peur de S’kyark, notre grand méchant loup.
Ya Rouhi… » souffle Aedan.

Ô mon âme ? Béatrice maintient son attention sur la Chatte.

« Ton mari s’échine à ce que je m’allie à la Faucheuse. Et ce depuis que je l’ai rencontré, enchaîné et utilisé pour éliminer les gazés ratés. Qui sait, sans le Serpent et ses manigances, Aedan pourrirait peut-être encore dans les caves aujourd’hui… »

Béatrice la jauge, un sourcil haussé et ajoute d’un ton faussement inquiet :

« Sauf si tu n’es pas aussi faible que je ne le soupçonne ? »

Elles se jaugent avant de se sourirent. La Chatte pointe son mari en la questionnant :

« Toi aussi, tu trouves habibi un peu trop prompt dans ses décisions ? »

Mon amour, hein ? À leur façon, le Chien et la Chatte sont kitch.

« C’en est presque plus flippant que la Faucheuse. Mais ma question subsiste.
— Je ne trahirai pas comme lui. Je t’aide aujourd’hui, car j’ai une dette envers toi pour l’avoir délivré. Tu ne serais pas intervenue, je me serais arrangée avec le Lion… Une fois S’kyark à table avec vous, je rejoindrai mon maître.
— Pourquoi Ya Rouhi ? s’attriste Aedan. Ne sens-tu pas l’aura de Béatrice ? »

La Chatte embrasse la joue de son mari et le repousse vers l’attablée.

« Je t’aime, malgré tous nos différends. Mais… Je ne tournerai pas le dos à Sa-Iâh. Il m’a rendu ma magie. Je me moque à moitié de ses manipulations génétiques. D’ailleurs ! Qui sommes-nous pour ordonner un demi-dieu ? Rien que les esprits des heures sacrées, oubliés, relayés à un passé mourant. Je ne crains qu’une chose des agissements de Sa-Iâh : qu’un jour, un Changé nous surpasse. Imagine cela, habibi.
— Ne donne pas de mauvaises idées à Béatrice. »

Cette dernière le rassure à travers leur marque et ajoute à voix haute :

« Tu me passeras l’expression, mais je n’ai pas envie de devenir un chien enragé.
— Assez tergiversés, tranche la Chatte. Les autres saeat m’attendent… Nous devons nous organiser pour la célébration de Sa-Iâh.
— La pleine lune est bientôt, souffle Aedan, les traits durcis.
— Tu as encore neuf jours, habibi. »

L’air s’appesantit sous cet échange cryptique. Aedan ? La marque sous les côtes de Béatrice pulse, lui garantissant une réponse à toutes ses questions. La Chatte interrompt cet instant étrange. En un battement de cils, elle se retrouve tout près de Béatrice. Son bras se tend tout aussi vite pour saisir un verre à pied.

Aro la menace d’un couteau de combat, sa chaise rapprochée au maximum de sa fille. Marcus a armé son Beretta 92FS, le canon ne vise personne pour le moment. Il attend l’action de trop pour les repeindre tous de rouge.

« Un tantinet exagéré, non ? » minaude la Chatte.

La pulpe de son index droit glisse sur le pourtour de cristal, produisant un son constant. La Chatte clame des mots en arabe, yeux mi-clos. Sa tête se penche sur le côté, les traits relâchés, comme si elle se déconnecte de leur réalité. Ses paupières s’ouvrent en grand, ses iris vairons engloutissent ses pupilles verticales.

Elle se fige, expire profondément avant de bouger à nouveau.

D’une courbette, elle repose le verre et s’en va. Aedan la suit. Ils se bécotent bruyamment. Des gloussements naissent et se taisent presque aussitôt. La porte d’entrée claque. C’était quoi ça ? Aedan revient en trottant et s’assoit dans un raclement.

Béatrice ne le suit pas des yeux, immobile et accaparé par un tableau de nature morte. Si elle ne bouge pas, la Faucheuse ne sera pas réellement assis·e entre Aedan et Marcus. Aro serre son genou. Cette simple pression la rassure. Je l’emmerde ! Le cœur battant à toute allure, et malgré l’envie de suivre la Chatte pour taper la causette, elle s’oblige à faire face à son croque-mitaine personnel.

L’entité savoure du lait, son béret marron posé à gauche d’une assiette remplie de pétales fanés. Rouge sang contre œil de tigre. D’un ton ennuyeux, aux airs enfantins terrifiants, la Faucheuse brise le silence que son apparition a fait naître :

« Prête à sacrifier les tiens ?
— Va te faire foutre ! » crache Béatrice.

La Faucheuse claque sa langue contre son palais. Aedan lévite, le corps cloué à sa chaise. Il grogne, montre ses dents qui se transforment en crocs. Une fumée noire le musèle. L’entité le pose entre iel et Béatrice, qui se tient debout et le menace de son Sig-Sauer. La marque la brûle presque, tandis que l’aura d’Aedan amplifie la sienne.

Bronze, rouge et or nimbent la vision de Béatrice.

« Brave bête, rit la Faucheuse avant de tapoter le crâne d’Aedan. Protectrice, range donc ce jouet. Le Chien désire que tu marchandes avec moi. Tu refuses de me céder une de ces vies. »

Iel pointe ses pères, piégés comme Aedan. Marcus se débat. Ses veines menacent d’exploser sous la tension intense qu’il impose à ses membres. Aro s’efforce au calme, les yeux injectés de sang cherchant une échappatoire.

« Enculé·e ! »

Béatrice s’élance, bloquée en plein bond par une force invisible. Celle-ci la plaque durement contre son assise. Le choc claque dans tout son corps, ses dents ratent de peu sa langue. Une nuée d’insultes brûle sa bouche tordue sous la colère.

S’kyark ne s’en émeut pas et poursuit, comme si rien ne venait de se passer :

« Ce dont tu as besoin vaut leur vie et bien plus. Mais jamais, et je dis bien jamais, nous nous entendrons sur un prix correct. Le jour où tu comprendras que tu n’es pas une exception, comme ton amie Estéfania, ce sera trop tard.
— Pourquoi être venu·e alors ? s’agace Béatrice, en lae gardant en joue.
— Chien, tu voulais confirmer des choses. Par respect pour la Chatte, laisse-moi donc illuminer ta journée. La première participation de Béatrice était écrite. Cela ne lui donne aucun passe-droit pour Perpignan. Quant à la dette à laquelle tu penses : la Chatte vit. Je la considère comme payée.
— Avant mon arrivée, tu m’as torturé, siffle Béatrice. Tu as arraché, brisé et broyé chaque os et muscle que tu pouvais.
— Parce que tu refusais ton rôle, sourit la Faucheuse, affable.
— Tu m’as éventré, continue Béatrice. Et tu as nourri mes entrailles à une… Je ne sais même pas ce que c’était.
— Un démon, lui apprend la Faucheuse en sirotant son godet. Pour ça, tu as été indemnisée. »

Iel se lève pour jouer avec les boucles de Marcus.

« Ta récompense ? Tu le découvriras dans les prochains mois.
— Ne les touche pas.
— Sinon ? » se moque la Faucheuse.

Béatrice crible sa tête de trois munitions. Le sang recouvre ses pères, la table, le mur et le sol. L’entité rit, le corps recroquevillé. De l’électricité jaillit du visage déformé. Le cerveau apparent régénère comme le crâne et les cheveux.

« Inutile, Protectrice.
— Ça fait mal, hein ? susurre-t-elle à la place. Je le sais, après tout tu as utilisé la même magie sur moi pendant des semaines… Tu me parles de règles, pourtant tu vas à l’encontre de celles imposées aux Protecteurs. Si l’on refuse notre rôle, notre vie est sauve et Metrum continue.
— Tu sacrifierais le monde pour un sursis ?
— Je ne vis plus depuis un paquet d’années. »

Un fou rire aigu agite l’enfant immortel.

« Tu oublies des mots clefs à cette règle : je me réserve le droit d’accepter votre choix.
— Via tes serviteurs qui peuvent tuer ou non le Protecteur ou la Protectrice réfractaire. »

La Faucheuse serre à en briser son verre.

« J’ai un avocat qui adore les contrats loufoques. Vieux, certes, mais dotés d’une expérience incroyable. »

Elle range son arme, le bras tremblant. Inspire, expire, on va s’en sortir. La pensée d’Aedan ne la rassure pas. Comment ? Cela fait bien cinq minutes que la Faucheuse tient en otage ses pères et son ami ; et elle, elle ne trouve rien de mieux que lae foutre en rogne. Elle joue avec son alliance, le souvenir d’Elmir et de Misha la revigore. Pour eux.

L’aura d’Aedan explose d’un coup. Le souffle les a tous projetés à terre. Béatrice se redresse, des débris de bois et des morceaux de coussins glissent de son dos au sol. Aedan bondit devant elle. Un chien de Rhodésie ? Il aboie, menace de mordre la Faucheuse. Iel lévite, pas un grain de poussière sur sa tenue d’écolière. Plus loin, Aro examine Marcus dont du sang coule d’une coupure à son front.

Béatrice se retient de foncer tête baissée. Dieu, faites qu’aucune de ses blessures ne s’est aggravée ! Aro s’affaire, rien dans son visage ou ses gestes ne trahit une complication. La marque du Chien la brûle tant il cherche à taire sa peur. Tout en abusant de leur lien, Aedan gronde :

« Tu devrais avoir honte, S’kyark. Que pense le public de ton comportement ? »

Public ? Les entrailles de Béatrice s’alourdissent.

« Des gens nous regardent ? souffle-t-elle.
— Comme dans une téléréalité, lui apprend plus taciturne la Faucheuse. Certains parient sur les participants, d’autres les parrainent. »

Iel pouffe.

« Quelqu’un comme toi n’a quasi aucune visibilité. Depuis ton arrivée, tu te terres avec les plus faibles au lieu d’affronter l’Élu.
— Dommage pour eux, ils vont louper ton massacre. »

Un tambour résonne au loin. Béatrice l’entend à peine, dominée par sa fureur. Son aura imite celle d’Aedan, un peu plus tôt. Elle n’en comprend pas le principe : elle ne cherche pas à décrypter ce phénomène. Ses pensées se tournent vers ceux qu’elle a perdus à cause du Jeu. Elle appelle à grands cris les prisonnières de Tijuana.

Leur fantôme envahit l’appartement. Tout n’est plus qu’un amas d’êtres éthérés, au corps d’air et de froid. Esméralda l’aide à se lever. Béatrice l’embrasse, la bouche engourdie. Son amour nourrit cette magie étrangère et familière à la fois.

« Je t’ai donné une partie de mes pouvoirs, chuchote Esméralda. Le reste, je l’ai offert en service à quelqu’un.
— Esmé…
— Ce tour de magie est attristant, soupire la Faucheuse. Des esprits ? Vraiment ? »

Une faux disproportionnée voltige à ses côtés.

« Des esprits ? se moque Aedan, sa voix déformée. S’kyark, le Jeu t’a-t-il fait tout oublier ? »

La Faucheuse ne l’écoute pas : sans un mot ou un geste, iel commande son instrument. La lame pourfend les fantômes. Un vent s’élève, accompagné d’une odeur de soufre puissante. Le Renard jaillit d’une prisonnière fauchée. Des flammes au bleu cuivré crépitent autour de lui. Il saute sur le plateau.

Un parfum de fleurs oblitère celui du gaz. Le soleil disparaît au profit d’un croissant de lune. Les murs n’existent plus : juste une voûte céleste subsiste autour de la tablée. Merci, Boucles de Sang. Elle rejoint ses pères, Aedan à ses côtés. Leur souffle condensé rend encore plus irréel ce qui se produit.

Le fantôme d’Esméralda ne l’a pas suivi. Elle se tient à la gauche du Renard et s’adresse à la Faucheuse :

« Ta véritable apparence est bien triste, S’kyark. »

L’enfant a cédé sa place à une femme. Une lueur grisâtre la nimbe. Son visage est en lambeau. Ses yeux vitreux, comme aveugles, manquent de tomber de leur orbite. La peau translucide, fendillée par endroit, révèle l’absence d’organe et la présence d’un simple squelette. Ses lèvres ont été cousues comme son ventre découvert, malgré un paréo déchiré et souillé de terre.

« Comment oses-tu ? » siffle une voix à la fois féminine et masculine.

Le Renard s’étire.

« Comment oses-tu blesser une dùuzalienne ? rétorque Esméralda. Ses esprits sont attachés à cette Protectrice. Quiconque les touchera me répondra de ses actions. J’en fais le serment, en tant que Morath ta Tyrvano.
— Ton serment n’a aucune valeur au travers de cette bouche impie, crache la Faucheuse. Ramène-nous à Zéro Absolu ! »

Béatrice se penche sur Aedan et chuchote :

« Traduis pour nous, bordel !
Morath ta Tyrvano signifie Maudit né à Tyrvano. C’est de l’Apharg, une langue morte, donc je pense pour une cité du Monde des Trois. Je ne savais pas que Boucles de Sang était originaire de ce pan dimensionnel – et encore moins un Maudit !
— Cette histoire l’intéresse ? s’enquiert Aro. Évitons de nous éparpiller. »

Marcus appuie son époux d’un hochement, bien vite interrompu et remplacé par un grognement de peine.

« Non, concède Aedan. Ah, si ! Juste : l’édition du Jeu est en l’honneur du monde des Trois. Quoi que… en tant que participants cela n’a aucune réelle valeur de savoir ça. Juste, Béatrice et vous pouvez mieux saisir les origines de chacun et leur source de pouvoir.
— La Faucheuse a parlé de Zéro Absolu. » pointe Béatrice.

Les entités se tournent autour, loin de leurs commérages.

« S’kyark ne parlait pas de la température la plus basse à notre connaissance, hein ?
— Non, admet Aedan, c’est le nom de notre monde. Selon la légende, il n’existait rien d’autre qu’une étendue de glace. Une déesse décida d’y insuffler la vie en cadeau à son oncle ou son cousin selon les versions. »

Béatrice surveille Esméralda. Celle-ci s’amuse avec les flammes du Renard et parle pour lui. D’un coup, elle s’approche de la Faucheuse et lui arrache un bout de peau. La Faux manque de la couper net. L’outil agricole rétrécit en un grincement affreux avant d’être réduit en une boule difforme.

« Je t’ai prévenu·e, S’kyark. Répare tes torts envers cette dùuzalienne en donnant l’arme consacrée à Béatrice, ou reste ici à jamais. Et je dis bien à jamais. »

Boucles de Sang délaisse la Faucheuse, piégée sous un amas de lianes et de ronces apparues de nulle part. Le sol se fend en deux, avant d’engloutir l’entité. En un bond, le Renard et Esméralda atteignent Béatrice et son groupe.

« S’kyark te remettra ton dû à Zéro Absolu.
— Merci. » bafouille Béatrice en regardant Esméralda puis Boucles de Sang. « J’ai compris que mon lien avec Esmé t’importe beaucoup, mais…
— Je sers Boucles de Sang, lui apprend Esméralda d’un ton tendre. »

Le Renard s’assoit sur son séant. Sa magie amplifie le bleu vert de ses prunelles.

« Tu as une seconde faveur, n’est-ce pas ? la pousse Estéfania, à deux pas d’eux.
— Oui ! saisit l’occasion Aedan. Béatrice a besoin de pouvoirs. Comme tu t’en doutes, S’kyark demande un prix trop important…
— Je refuse de sacrifier mes pères. Ils me survivront. »

Aro et Marcus saisissent son épaule.

« Tu ne peux pas le savoir, ma fille.
L’avenir est affaire de Dieu.
— Si, papa. J’en suis sûre, comme je sais que Boucles de Sang n’est pas aussi con que la Faucheuse. Je te donnerai ce que tu veux en échange : mon ouïe, ma voix, même ma vue ! Tout ce que tu veux, répète-t-elle.
— Une faveur, répond simplement Esméralda pour lui. Le moment venu, tu seras de quoi il en retourne. Ni avant, ni après. En échange, je t’accorde un droit d’asile en Dùuzal. Dagmar te guidera et t’expliquera les règles à ta prochaine visite. Passé, présent et futur ne recèlent pas de secret pour moi. Si tu t’acclimates à ce monde, tu réussiras peut-être à y accéder aussi. Cela risque de ne jamais arriver, tu pourrais n’accéder qu’à des rêves que certains jugeront risibles. Tu les détromperas le moment venu, je te le promets.
— J’accepte.
— Sage décision. »

Esméralda marque une pause d’hésitation.

« Ton attachement envers tes pères… J’aimerais l’honorer en mémoire du mien. Sans pouvoir te le promettre, j’aiderai à ce qu’ils te survivent.
— Merci, Boucles de Sang.
— Pour ton second pouvoir, S’kyark et moi allons poursuivre notre entrevue en privé. Bon réveil. »

Béatrice sursaute et tombe de sa chaise. Aedan, Aro et Marcus se réveillent en trombe aussi. Ils se regardent les uns les autres.

« Oh nom d’Oupouaout ! s’exclame Aedan en reprenant forme humaine. On vient de choisir Boucles de Sang à S’kyark ! Nous devons garder cela secret, sinon Ahmès l’utilisera contre nous. Personne n’a jamais fait ça avant. Sa tête ! Ah ! Ah ! Bien fait pour cet oiseau de malheur ! 
— T’as un passif avec iel ou quoi ? » souligne Béatrice.

Aedan se tait brutalement et s’écarte.

« Et t’as forcé ce putain d’entretien ? s’offusque-t-elle.
— Béa, l’appelle gentiment Aro. Tu as gagné énormément grâce à ça.
Arme, pouvoirs comme dans tes films, lui sourit Marcus.
— Tu as obtenu le soutien de Boucles de Sang pour les protéger, se félicite Aedan. Il tiendra sa parole !
— Je t’en remercie Aedan, s’ouvre Béatrice. Maintenant, planifions la suite avant de rentrer. J’ai besoin d’une pause sans magie avant de réutiliser le bouclier des cieux.
— Café ? propose Aro. »

Marcus signe oui, en même temps que Béatrice acquiesce.


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