

Une nitescence nimbe des hiéroglyphes peints sur les murs de la sixième, ainsi que les maillons d’une longue chaîne. L’une des extrémités s’engonce au centre de la salle circulaire, l’autre s’enroule et s’enfonce sous les poils drus d’un berger allemand de la taille d’un poney. Le chien s’ébroue, une onde parcourt sa fourrure de couleur noire et feu. Des traces de morsures et des entailles fendent le corps massif.
Béatrice se retient de le secourir, sa prise raffermie sur le Sig-Sauer. Combien d’animaux a-t-elle sauvés sur les fronts où Sforza-Romano l’envoyait ? Reiju et elle avaient monté une association, autant pour leur offrir une meilleure vie que blanchir de l’argent pour la SMP. Réveille-toi, ma vieille, quelque chose cloche. Une intelligence humaine brûle dans les yeux en amande marron.
« Enchanté, Protectrice. Joli costume. »
D’un bond, Béatrice recule et braque l’animal parlant. Le timbre du Chien, à la voix étonnamment humaine, fluctue sur des consonnes gutturales et des inflexions qui lui rappellent les langues sémitiques.
Ce dernier rit. Putain.
« Désolé, c’était très tentant. Je suis le Chien, l’un des douze saeat. »
C’est quoi ce délire avec les animaux ? J’ai l’impression d’être dans une fable !
« Le Serpent t’a marquée. »
Un frémissement secoue la main armée de Béatrice.
« Tlazolteotl…
— Le Serpent n’est pas Tlazolteotl, l’interrompt le Chien. C’est un saeat comme moi au service d’Ahmès, l’Élu que tu affrontes dans cette partie.
— Non. »
Le sifflement de Béatrice vrille à ses tympans. C’est une feinte ! Esmé… Esméralda a… Sous ses paupières closes, des flashs l’assaillent. Esméralda l’embrasse sous sa couverture trop petite pour elles. Un renard de feu se faufile entre des passants. Misha berce un bébé sous les branches d’un chêne. Quelqu’un frappe contre un miroir sans tain. Une fillette en pleurs.
« Assez ! »
Son cri n’arrête pas le flot cauchemardesque. D’autres infortunés se débattent sous le joug de la Mort. Ils vivent ! Béatrice a senti leur pouls. Un Squelette les a ramassés et conduits en salle de triage. Dans quel but ?
« Boucles de Sang a réussi à te ramener à nous, mais pas entièrement, s’attriste le Chien.
— Je t’arrête tout de suite, soupire Béatrice, épuisée. J’comprends rien de ce que vous me bavez tous. »
Elle essuie ses joues poisseuses.
« Une cible. J’ai une cible à abattre pour retrouver Esmé. Merci de la pointer magiquement. Fin de cette discussion. »
Le Chien glousse.
« Je crois que tu l’as devant toi, mon enfant. »
Elle montre ses dents face à cette appellation ridicule. Une aura de bronze émane du saeat, l’auréole telle une couverture à la fois liquide et solide.
« Le Serpent t’a empoisonnée à deux reprises. J’ai entendu des soldats parler de son plan. Son venin induit des rêves où il contrôle ses victimes. Il a dû te demander de m’éliminer, en te promettant monts et merveilles. »
Le ton du Chien s’adoucit encore plus :
« J’en suis désolé, mais tu ne retrouveras pas cette Esmé. »
Un bruit blanc obstrue l’ouïe de Béatrice. Tout devient flou, se confondant en une masse informe de marron tirant sur le doré. L’odeur d’un savon de tubéreuse sature son odorat. Une vague de froid la transperce, avant qu’une chaleur étouffante ne s’immisce jusqu’à ses os. Un goût ferreux envahit son palais, à l’en écœurer.
Le Chien l’appelle, son doux timbre distordu.
« Mój kot, elle est morte. »
Un cliquetis régulier et métallique retentit, suivi d’un bourdonnement grave. Béatrice revoit à nouveau. D’un bond, elle s’éloigne d’une petite table où un gramophone émet une valse centenaire. À côté d’une cheminée éteinte, un renard se repose sur un fauteuil au bleu roi profond.
« Boucles de Sang, le salue le Chien.
— Bordel ! »
Béatrice s’écarte de lui. Le saeat l’observe, ses grandes oreilles droites.
« Du calme, mon enfant. Nous sommes dans l’une des antichambres de Dùuzal, le monde des rêves.
— Béatrice, le corrige-t-elle. Esmé… Esmé m’attend ! Elle… »
Le salon autour d’eux se tord et se remodèle pour la chambre de garde. Béatrice fonce jusqu’à la douche, appelant à s’en casser les cordes vocales Esméralda. Celle-ci gît à l’opposé de la lamie éventrée.
« Non ! »
Une nuée de cris se mêle à ses suppliques. Le cœur comprimé, elle a du mal à respirer. Elle s’effondre, rampe jusqu’à son amie. Non, non, non ! Béatrice l’enlace, embrasse son front glacé, essaye d’essuyer le sang séché qui souille son visage. La lumière qui l’anime depuis leur rencontre n’existe plus. Les traits ternis par cette absence immuable saisissent Béatrice.
« Ma faute, c’est de ma faute. »
Sa voix se brise. Aphone, Béatrice se balance d’avant en arrière sans lâcher Esméralda.
« Toutes mes condoléances, chuchote le Chien. »
Lui et le Renard se tiennent dans l’encadrement de la salle d’eau. Béatrice se fige, des émotions fortes et néfastes se battent en elle. Culpabilité. Colère. Dégoût. Un tremblement ténu la secoue. Tendrement, elle allonge Esméralda. Les épaules et son poing libre contractés, elle vise les animaux magiques et tire à l’aveugle.
Le raffut des balles n’étouffe pas ses pensées sinistres.
Elle s’accroche à un mirage. Le Serpent te ment. Ce n’est pas Tlazolteotl. Cependant, pourquoi et comment accepterait-elle cette réalité ? Sans le Jeu, Esméralda et elle seraient libres ! Sans le Jeu… Sans le Jeu.
À bout de munitions, Béatrice baisse son bras. Ses poumons se remplissent d’un air impur. Des larmes dévalent ses joues. Le Sig-Sauer s’écrase contre un mur carrelé. Béatrice fonce, tête baissée, sur ses proies.
Boucles de Sang réplique, mordant son mollet. Il secoue son long museau, enfonçant davantage ses crocs. Béatrice tombe de tout son long, se débat, aggravant sa situation. Elle arme son poing et s’arrête net, incapable de porter à bout son coup. Le renard s’éloigne, le poil hérissé.
« Tue-les !résonne de nulle part la voix sifflante du Serpent. Tue-les et je te rendrais cette femme !
— Mon enfant, ne l’écoute pas. Je t’en supplie ! »
Des mots apparaissent et virevoltent dans les airs, émanant du Renard.
« Serpent mentir. Tijuana passé. Perpignan présent. »
Une odeur infâme de sulfure et de métal inonde les lieux. Les yeux et la gorge irrités, Béatrice tousse comme le Chien. Une chaleur intense s’élève du sol, suivie d’un grondement sourd. Le carrelage se fend à quelques mètres d’eux. De la lave en jaillit.
« Serpent, essaye survivre. »
Une fumée opaque les plonge au cœur d’un noir infini. Des gravats coupent Béatrice. La sueur poisse l’entièreté de son être, collant l’uniforme à sa peau. Un tremblement de terre la secoue. Puis tout s’arrête abruptement.
Elle n’est plus dans la chambre de garde, mais dans un bus.
Les amortisseurs usés n’épargnent personne à la moindre bosse ou trou. Béatrice touche par réflexe son ventre. Une brûlure y pulse, désagréable et inquiétante. Son débardeur large soulevé lui révèle des plaies profondes mal cousues.
« C’est quoi ce bordel ?
— Mon enfant, te souviens-tu ? »
Béatrice sursaute et glapit, ayant tiré sur ses blessures. Le Chien baisse la tête, les oreilles plaquées en arrière. Me souvenir ? Elle regarde autour d’elle. Sa respiration se bloque dans sa trachée. En une cacophonie d’images et de sons, tout lui revient. Vagues après vagues, des frissons l’empoignent de l’intérieur et agitent autant son épiderme que ses organes.
La vérité s’impose d’un bloc, acide.
Je ne me battais pas pour retrouver Esmé. Elle chassait une illusion, empêtrée par un mensonge opportun. La bile monte, menace de fendre la paroi de ses dents. J’ai obéi à l’ennemi. Une sueur glacée empègue son dos. À peine arrivée, je me fais déjà leurrer ! Son poing s’abat sur sa cuisse. Je suis pitoyable.
Le Chien pose son museau sur ses jambes. D’un ton bienveillant, il tente de la rasséréner :
« Tu as été empoisonnée par le Serpent ! Ne te châtie pas à cause de ça. »
Béatrice triture son débardeur. Un haut parmi tant d’autres « emprunté » à Marcus. Aro et Marcus ! Cette conne parlait d’eux ! Les propos incompréhensibles de la soldate s’éclaircissent enfin. Comparé à Bassorah, Myung-Dae a déjoué leur plan. Ça doit avoir un lien avec cette histoire de Changés.
Les freins grincent. Béatrice amortit l’impact, projetée sur le dossier du siège d’en face. Salope de lamie ! Sa paume appuie sur ses points frais, comme si elle craint que ses entrailles ne s’en échappent. Une main surgit devant elle. Béatrice croise le regard hanté de Fernanda.
« C’est… c’est mon arrêt, lui souffle-t-elle. »
Nous ne sommes que dix à avoir survécu à la prison de Tijuana.
« Je… je prierais pour Esméralda.
— Merci, répond d’un ton monotone Béatrice.
— Tu sais, l’Italienne, le deuil c’est moche et compliqué. »
Béatrice se souvient, mot pour mot, de sa réponse passée. Aujourd’hui, à Dùuzal, elle se libère d’un poids invisible, mais non sans peine. La colère monte en son sein. Cette compagne immuable lui rappelle ses défauts et ses défaillances. L’amertume imprègne son palais.
Le rire d’Esméralda carillonne à son oreille. Ses doigts l’effleurent, dans une tentative incontrôlée de confirmer cette sensation spectrale. Avant que le conducteur ne râle après Fernanda, Béatrice lui sourit. Sans éclat, il contient une sincérité brute. Le Chien l’observe en silence comme du lait sur le feu, collé à la fenêtre encrassée par le sable du désert.
« Pendant longtemps, j’ai cru… j’ai cru qu’Esmé était morte à cause de moi. Parce que j’étais trop faible, trop lente, trop sûre. C’est faux. Je… Je ne suis pas coupable. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée. C’est Tlazolteotl. Estéfania lui a rendu justice. »
Le souvenir d’Estéfania, se faisant exploser depuis l’intérieur de l’Élue, la secoue encore aujourd’hui. Béatrice agite sa tête, comme pour réchapper à ce passé si vif. Fernanda l’observe, le visage fermé. Avant que Béatrice ne la questionne, elle se désintègre en une nuée de cendres comme le bus et ses passagers.
*
Béatrice s’écroule devant le Chien attaché, à bout de souffle. Une odeur de soufre sature toujours ses narines. Elle tousse, crache un mélange de salive, de cendre et de sang. Bordel. Le corps étrangement plus léger, elle se redresse.
« Le Serpent a perdu son contrôle sur toi, lui assure le Chien.
— Une seconde.
— Bien sûr. »
Le visage poisseux, Béatrice s’essuie avec un pan de la veste volée. Ces soldats… ce sont des Changés. Je les ai neutralisés trop facilement comparés à une lamie. Sont-ils plus faibles que ces saletés ? L’esprit encore brumeux, elle s’efforce à se recentrer sur sa partie.
Les pièces du puzzle l’embrouillent, tandis qu’elle sépare les rêves induits par le saeat venimeux et la réalité déformée par son venin. La soldate qui surveillait cette zone… Elle parlait d’Aro et Marcus. Je dois en apprendre plus sur la situation générale. Si je fonce tête baissée, je risque de les tuer !
Le Chien s’ébroue, reportant l’attention de Béatrice sur lui.
« Commençons par le commencement, se décide-t-elle d’un ton incertain. Les saeat, vous êtes quoi exactement ?
— Des créations de Oupouaout, celui qui ouvre les chemins dans ta langue. Nous sommes douze et représentons chacun une heure sacrée via un animal. Comme tu l’as découvert avec le Serpent, nous avons des pouvoirs respectifs uniques.
— Pourquoi servir Ahmès, si ce n’est pas votre créateur ?
— Au déclin de notre culte, Oupouaout a rejoint les siens, nous libérant de notre serment. Sans maître, nous avons erré et perdu notre magie. À l’éveil du Jeu, Ahmès… »
Le Chien détourne son museau, les oreilles basses.
« Ahmès était différent au début du Jeu. Ou je l’étais, rectifie-t-il. Je croyais que nous revivrions en harmonie avec l’Homme grâce à lui. Tout détruire pour tout reconstruire à l’image de nos dieux.
— Ok, je m’avance mais, y a eu un couac depuis Tourcoing et Chambéry ? »
Béatrice pointe la chaîne puis les hiéroglyphes.
« Oui, mon enfant. Un très gros « couac ». Ahmès a changé. Son obsession envers ses expériences s’est empirée ici. Il défigure les créations du démiurge, transforme les humains en Changés loyaux. Cela ne s’était pas produit pendant les précédentes parties. Il a trouvé l’élément qui lui manquait ici… »
Le Chien la fixe.
« Ensemble, nous pourrions l’arrêter. S’il te plaît, mon enfant ! »
Béatrice secoue sa tête et ricane.
« Trop beau pour être vrai, l’ami. Nous n’appartenons pas au même camp. »
Je n’ai qu’Aro et Marcus. Son cœur se pince. Et si le Serpent s’en prenait à eux, en rétribution de son échec à la manipuler ? Dès que j’ai récolté toutes les informations imaginables et possibles du Chien, je pars à leur recherche. Elle pointe la porte dans son dos.
« Les prisonniers en faisaient partie, et c’est trop tard. Ils sont vides de vie, le Chien. Enfin, pas tous. Une trieuse résiste encore, mais pour combien de temps ?
— Candice ? Candice est toujours en vie ? »
Un sourcil haussé, Béatrice étudie longuement le saeat. Quelle est leur relation ? Pourquoi pense-t-il à elle en premier ? Non, je dois être méthodique pour ne pas m’embrouiller davantage. L’attaque du Serpent l’affaiblit toujours. Même si l’intervention de Boucles de Sang et du Chien l’ont aidée à s’encrer dans la réalité, un flou subsiste. J’éclaircie cette situation merdique, puis je pars en renfort à Aro et Marcus. Son cœur se pince.
« Candice est dans un sale état, admet Béatrice. Je passe du coq à l’âne, mais… Toi et… Boucles de Sang ? Vous m’avez aidé contre le Serpent.
— Oui.
— Qui est Boucles de Sang par rapport à Ahmès ? »
Le Chien se gratte, tout en réfléchissant.
« Boucles de Sang est une entité liée à un plan différent du nôtre. Il domine Dùuzal, le monde des rêves comme je te l’ai déjà traduit. En dehors de son domaine, il n’a presqu’aucun pouvoir. »
Béatrice réfléchit, tout en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule.
« Mon enfant, l’appelle le Chien. Nous sommes tranquilles pour un moment, le tri des nouveaux gazés prend en général une à deux heures. Cela ne fait même pas cinq minutes que les trieurs ont commencé leur travail.
— J’ai tué leur surveillante, lui apprend-elle.
— Manon est connue pour ne jamais répondre à sa radio. Personne ne s’inquiètera de son silence, surtout au cours d’un triage.
— J’ai aussi neutralisé deux soldats qui portaient ce brassard, avant de m’aventurer ici. Mon évasion a été signalée. »
Elle ne comprend pas pourquoi elle lui partage tout cela, mais les réponses du Chien la rassurent. S’ils ont réellement au minimum une heure pour qu’elle comprenne mieux les agissements d’Ahmès et la situation de la caserne, elle compte en profiter pleinement. Après, elle foncera retrouver ses pères.
« Les soldats en charge de cette zone ne viendront pas ici, mais rejoindront l’équipe qui surveille tes amis. »
Béatrice s’efforce à ne rien laisser transparaître : pour le moment, c’est elle qui a le plus à offrir dans leur échange. Le Chien pourrait utiliser son désir de secourir les siens contre elle. Je ne suis vraiment pas douée pour ce type de situation. Toute sa vie, elle a exécuté des ordres et tué, sans chercher à savoir le pourquoi du comment.
« Je peux t’aider à les retrouver. Lie-toi à moi, deviens ma maîtresse et sauvons les tiens, puis occupons-nous des innocents qui subissent les lubies d’Ahmès.
— Non. » Béatrice secoue sa tête. « Ce que tu m’offres est trop gros pour être vrai. »
Le Chien s’étire et baille.
« Pourtant, si le Serpent ne te contrôle plus, c’est grâce à Boucles de Sang et moi. »
Béatrice le fusille du regard et réplique d’un ton cinglant :
« Parce que j’allais vous tuer.
— Boucles de Sang est intervenu bien avant que l’on se retrouve dans l’antichambre. Le protocole exige au Squelette de récolter les gazés après deux heures d’incubation. »
J’ai été inconsciente aussi longtemps ? Pourquoi ne m’aurait-il pas déplacé entre temps ?
« Le Serpent a été trop gourmand en te demandant de m’éliminer, continue le Chien. Il t’aurait transférée au laboratoire, personne n’aurait pu t’en libérer. La partie se serait terminée quand Ahmès n’aurait plus eu d’utilité pour les Changés d’ici. »
Un poids immense alourdit l’estomac de Béatrice, qui tangue.
« Boucles de Sang a accepté d’intervenir contre un service de ma part, l’informe le Chien. Tu m’es donc redevable. »
Les sourcils de Béatrice se froncent. Les marchés macabres de la Faucheuse lui reviennent.
« Il désirait écouter un morceau qu’affectionne sa sœur ainée, la rassure le Chien qui semble lire dans ses pensées.
— La valse de l’antichambre ?
— Ah, ah, non. Nous avons partagé le souvenir d’une défunte joueuse de shamisen. »
Il sourit, autant que possible sous sa forme animale.
« Tu sais déjà ce que je souhaite en remerciement.
— Non, réitère Béatrice. Les licornes existent peut-être, cependant je continue à ne pas y croire comme, au hasard, un saeat gentil au service d’une Protectrice.
— Mon enfant…
— Béatrice, le reprend-elle.
— Béatrice, je comprends ta méfiance. Mais, réfléchis ! Je t’en prie ! Tu as peur de moi, alors que je suis enchaîné et affaibli.
— Je n’ai pas peur de toi, le corrige-t-elle.
— Ton odeur te trahit, lui confie le Chien. Dire que j’ai choisi cette forme pour te rassurer… Est-ce à cause de l’attaque du Serpent ? Boucles de Sang l’a neutralisé pour des jours et des jours à venir. Quant à tes amis, l’équipe en charge de les surveiller ne fera rien sans ordre direct du Serpent. »
Béatrice fait les cents pas. Malgré les réponses rassurantes du Chien, elle guette la moindre activité possible de l’autre côté de la porte qu’elle a refermée derrière elle à son arrivée. Aro, Marcus, j’ai merdé. Elle regrette d’avoir hésité face à Myung-Dae. Sans cela, elle aurait éliminé son groupe et n’aurait jamais été capturé. Sainte Marie, mère de Dieu, aidez-moi.
« Pardon, souffle le saeat. Je suis « magique », mais je reste un chien. En tant que tel, je me sers énormément de mon odorat. Quant à ma race actuelle, j’ai peut-être demandé conseil à Boucles de Sang. Tu aimes les animaux. Mais pas au point d’atténuer ta méfiance naturelle. »
Concentre-toi sur ça en priorité. Plus tu en sais, mieux ce sera pour eux.
« Que feras-tu face à mon épouse, la Chatte, ou son cousin, le Lion ? Leurs pouvoirs sont encore plus impressionnants que celui du Serpent. Je peux les convaincre de se rallier à ta cause. Je te défendrai aussi contre le Serpent et le Crocodile ! »
Il prend une inspiration vacillante.
« J’ai aussi peur pour mon épouse. Ahmès se vengera sur elle quand il comprendra qu’aucune humiliation ou douleur ne me forcera à l’obéissance. Sais-tu comment il me punit ? Il m’oblige à tuer les gazés ratés. Que fera-t-il faire à ma femme ? Servira-t-elle de repas éternel à des prisonniers affamés ? »
L’estomac de Béatrice se noue.
« Je ne peux pas le tuer, lui rappelle-t-il. Seule la Protectrice en a le pouvoir, telle est la règle ! Aidons-nous mutuellement, protégeons ceux que nous aimons ensemble et vainquons Ahmès en unissant nos forces.
— Assez ! s’énerve Béatrice. Tu crois que c’est aussi simple ? La Faucheuse m’a chopé, refilé le titre de Protectrice et m’a jeté dans la gueule d’Ahmès ! Comparée à Estéfania, je ne possède aucun pouvoir et je refuse de payer le prix fort pour en obtenir. Pas un grain de poudre de perlimpinpin. Bordel ! »
Elle s’accroupit, frotte sa figure et se détourne du regard canin.
« Boucles de Sang m’a donné un aperçu de la partie de Tijuana. La Protectrice avait le pouvoir d’intangibilité, n’est-ce pas ?
— Oui, grimace-t-elle. Quand Estéfania a vaincu Tlazolteotl, je pensais être libre. »
Un ricanement sinistre se déverse de sa bouche tordue.
« La Faucheuse n’accepte pas « non » comme réponse. Pourquoi je te raconte ça ‽ »
Elle se tait et triture ses ongles.
« Les Perpignanais t’en veulent de ne pas avoir intégré tout de suite la partie, murmure le Chien, gêné. Des rumeurs courent sur ton incapacité à gagner. Ils ont tort. Avec une telle aura, tu réussiras. »
Ouais, c’est ça ! J’ai une aura super costaude qui m’aidera à tuer un demi-dieu ! Elle garde sa réponse cinglante pour elle. Ses mains tremblent. La proposition du Chien est terriblement tentante. Trop, même. Pourtant, ces pères sont prisonniers, quelque part dans la caserne.
Un grognement roule sur sa langue. L’attaque du Serpent est bien trop récente pour qu’elle traite toutes les informations obtenues en un si court laps de temps. Focalise-toi sur le plus important. Maintenant qu’elle en sait davantage sur les saeat, avoir le Chien à ses côtés serait une opportunité en or. Il pourrait peut-être pister Aro et Marcus.
Le Chien s’allonge, sa tête posée sur ses pattes antérieures.
« Au-delà de ta peur et de ta culpabilité, je sens ton aura. Fleur d’oranger et d’autres agrumes. Tu es puissante. Beaucoup plus que tes prédécesseurs. Quelque chose sommeille en toi et je serai chanceux de le voir s’éveiller. Ce qui expliquerait pourquoi tu joues une seconde fois. Cela ne s’est jamais produit, du moins pas à ma connaissance. »
D’un ton plus hésitant, il ajoute :
« J’en suis désolé.
— Merci, mais les faits sont là. Ahmès te punit pour je-ne-sais-quoi et la Faucheuse se tape du pop-corn devant nos malheurs. »
Ils hument en cœur. Béatrice observe longuement le Chien, avant qu’un petit sourire ne s’immisce sur son visage fermé jusque-là.
« Comment t’as atterri ici ?
— Candice m’a aidé à évacuer des enfants. Quelqu’un de la Résistance nous a trahis. J’ai préféré qu’Ahmès me capture et m’enferme ici, au lieu qu’il attaque au hasard. »
Il a l’air sincère, mais il manque un morceau.
« Très altruiste de ta part, chuchote Béatrice, en massant sa nuque. Du coup tu es enfermé ici à te tourner les pouces, quand tu n’es pas occupé à écouter de la musique avec Boucles de Sang ?
— Ma captivité n’est qu’une partie de ma punition, lui rappelle-t-il. Je m’occupe des gazés ratés : des Changés qui n’ont pas supporté la mutation en vampire ou loup-garou. »
Le Chien se redresse abruptement.
« Ce n’est pas normal ! »
Avant que Béatrice ne puisse lui demander ce qui se passe, un raffut monstrueux s’élève de l’autre côté de la porte. Des râles et des gargouillis infâmes se mêlent aux cris de terreur des trieurs. Candice entre et claque le battant dans son dos. Ses pupilles sont dilatées à l’extrême et de la sueur perle sur sa peau qui verdit.
« Mets-toi derrière nous ! » lui hurle Béatrice.
Elle court, tant bien que mal, et s’écrase contre le mur aux hiéroglyphes luisant.
« Prépare-toi, mon enfant ! »
Béatrice n’a pas besoin de l’injection du Chien et adopte une posture stable pour tirer sur le premier venu. Faisant face à l’entrée, ils se partagent instinctivement l’espace – le Chien à gauche, Béatrice à droite. Le battant cède. Une vague de gazés déferle à l’intérieur de la salle circulaire.
« Putain, siffle Béatrice, impressionnée. Un conseil pour les éliminer ?
— Vise leur tête ou leur cœur ! »
L’une des munitions de Béatrice forme un trou fumant et ensanglanté sur le front d’une femme. Un homme attrape la gazée abattue par ses cheveux blonds. Il croque son nez comme il mangerait une pomme. Des bruits de mastications ponctuent le mouvement de ses mâchoires.
D’autres gazés se joignent à son festin.
Malgré son envie de vomir face à ce spectacle peu ragoûtant, Béatrice se concentre sur ses tirs. Les balles de calibre Parabellum abattent le fin gourmet et ses invités un à un. Le Chien s’occupe de ceux qui s’approchent suffisamment de lui, plongeant ses crocs dans des gorges et arrachant parfois des mains ou des bras.
Béatrice se désintéresse de lui, prenant pour cible un homme à la carrure digne d’une armoire à glace. Elle vide tout l’air de ses poumons et tire une première fois. De la matière grise repeint le sol et les gazés derrière lui. Cela ne l’arrête pourtant pas.
Bordel.
L’homme avance, avec un morceau de cervelle dégoulinant sur son visage. Béatrice vise son cœur. Un soubresaut le parcourt, son sang éclabousse tout autour de lui. Ses camarades d’infortune le mangent. Ne vomis pas, ne vomis pas, ne vomis pas.
L’odeur de poudre se mêle à celles d’entrailles percées et de sang. La bile remonte dans la gorge de Béatrice qui compte, abasourdie, le nombre de gazés ratés. Ils n’étaient que dix en salle de triage, pourtant ils sont une trentaine à les attaquer. Le Squelette n’a pas chômé…
Une goutte de sueur glisse le long de sa colonne vertébrale. À l’autre bout de son canon se trouve la fillette qui avait observé le miroir sans tain. Des sillons rougeâtres s’écoulent le long de ses joues creuses. Elle titube, ses petites mains tendues devant elle. Sous la nitescence des hiéroglyphes, ses veines noires ressortent sur son minois livide.
« Seigneur, siffle Candice loin derrière elle. Tu… Tu vas la tuer ? »
Doux Jésus, ne me demande pas ça ! Béatrice cligne des yeux, déglutit. Un froid l’envahit, du bout de ses doigts tremblants jusqu’à ses entrailles nouées. Elle a participé à d’innombrables conflits mineurs et coups d’État. Parfois, des dirigeants peu scrupuleux forment des enfants-soldats et les envoient en première ligne. Par chance, Béatrice n’a jamais eu affaire à eux. Par malchance, la fillette ne la menace pas d’une mitrailleuse ou d’une ceinture d’explosif.
« Saeat ! appelle-t-elle. Un autre moyen de les neutraliser ?
— Tu as encore 23 coups. »
La réponse sèche du Chien la pousse presque à se tourner vers lui.
« Je refuse de buter des bambins !
— Ravi de t’avoir rencontrée, alors.
— Pas de ça ! » gronde-t-elle.
Béatrice bondit en arrière, évitant que la fillette ne l’attrape.
« Saeat, dis-moi qu’il y a un autre moyen ! »
Elle abat un homme, des adultes et des enfants se jettent sur sa carcasse. Mais pas la fillette qui continue à marcher dans ses pas. Seigneur, Marie, Joseph ! Contre son instinct, elle lance un regard en direction du Chien. Du sang dégouline de ses babines retroussées et macule son poitrail et ses pattes.
« Ahmès t’oblige à tuer les ratés. »
Soudain, elle en comprend l’ampleur.
« Cela fait une semaine, mon enfant, précise le Chien. Avec ton aide, ils seront les derniers. »
Un sifflement reporte l’attention de Béatrice sur la fillette, un garçon l’a rejointe. Sa respiration se bloque au creux de sa gorge serrée : il tient un bébé. La voix du Chien l’aide à ne pas tomber dans une torpeur mortelle. Il cite des faits, dont le poids lui donne le tournis.
« Les « sujets » réagissent mal depuis quatre gazages – en incluant celui-ci. Le Serpent soupçonne que la Résistance trafique les stocks du gaz Sheshat. »
Il ajoute, plus pour lui-même qu’à l’intention de Béatrice :
« Une insulte envers cette déesse. »
Un tir couvre son soupir. Béatrice élimine les adultes, gardant quelques mètres de distance entre les plus jeunes victimes et elle.
« Ces enfants sont morts. Leur corps continue de bouger, de donner des signaux de vie. Mais… cette fillette et ses camarades ne sont plus que des coquilles vides, dépourvues de leur âme. Considère-les comme des goules. »
Bien vite, ils ne restent plus que des enfants.
« En tirant sur eux, tu cesseras la profanation de leur enveloppe charnelle. Tu leur offres une mort plus belle que moi. »
Béatrice atteint le mur du fond où Candice s’est réfugiée.
« Tes armes me rendent jaloux, admet le Chien. Je pourrai m’en occuper, mais… »
Sa voix se brise. Il n’a pas besoin de terminer sa phrase. Béatrice la devine. « Je n’ai plus la force de déchiqueter des enfants. Aide-moi à leur offrir la paix. » Dans un état second, elle vise le cœur de la fillette.
« Ave Maria. »



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