PYROMANE – INTERMÈDE 4

La silhouette d’un volcan inactif se détache des nuages mordorés, rosés, bleus et parmes. En son creux, le château de la Roche Ardente se révèle aux visiteurs depuis leur voiture. Sviatoslav le contemple, le cœur serré face à son état. Nombre de tuiles manquent aux toits pointus – typiques du moyen-âge. La tour est ne ressemble plus qu’à un tas difforme suite à son effondrement l’an dernier.

Des pierres transparaissent sur la façade, là où le chaume ne tient plus. Des briques grossières condamnent les fenêtres et les portes du bas. Les roues du véhicule crissent sur l’allée en gravier. Leur chauffeur manœuvre entre les nids de poule et les arbres renversés.

« Une terrible tempête. » marmonne-t-il dans sa barbe.

Liesel reste silencieuse, les mains posées à plat sur ses cuisses. Sviatoslav sourit, lisant chaque émotion sur ses traits ronds. Surprise, doute et peur succèdent à la curiosité. Il devance ses questions muettes :

« Certains de nos confrères ne me voulaient pas comme Roy. Ils ont trouvé l’idée de détruire le château familial excellente et l’ont exécuté pendant ma convalescence en Pologne. »

Les yeux de Liesel s’écarquillent.

« J’en suis navrée, mon Roy.
— Lie, appelle-moi comme avant, lui redemande-t-il en douceur.
— J’en suis navrée, Svia. »

Il prend sa main, la serre en douceur avant de la porter à ses lèvres. Le véhicule s’arrête en une légère secousse. Leur chauffeur ouvre la porte du van. De la poussière s’accroche au bas de sa robe noire. En des gestes rapides, il prépare la rampe et aide son maître à descendre.

« Yuri, conduis-nous jusqu’au bureau de père. Après, tu nous laisseras.
— Oui, mon Roy. »

Liesel les suit, un pas en arrière.

« Marche à mes côtés, Lie. Bientôt, nous nous unirons. »

Elle les rejoint, les joues rosies.

« Mon Roy… Svia, se corrige-t-elle, pourquoi ne pas avoir entrepris des travaux ?
— Beaucoup de raisons. »

Inconsciemment, il touche l’une de ses jambes immobilisées à vie. Les bombardements éclatent à ses oreilles, échos d’un sombre jour. Il ne connait pas les personnes qui l’ont extirpé des décombres de l’Église où lui et son père priaient. Il ne se souvient que du chaos des combats, ses membres ensanglantés. Puis le noir avant de se réveiller dans une salle d’opération. Le regard d’un des chirurgiens lui revient en un frisson violent.

Ses yeux, comment pourrait-il les oublier ?

« Pardonnez mon impudence, l’implore d’une voix frêle Liesel.
— Ce n’est pas toi, Lie. »

Ses poings se serrent sur la chair insensible. À son retour de Pologne, la découverte du château encore fumant de l’incendie a fini par le décider. Les Crucifiés quittaient leur âge d’or pour celui de fer. Rares sont ceux capables de contribuer à son grand projet. Il étudie longuement Liesel. Yuri l’aide à contourner une statue éventrée au sol.

« Un jour, je le ferai reconstruire. Pour l’instant, nos fidèles et l’humanité ont besoin qu’on retrouve le rotulus de la prophétie de la Sacrifiée et des carnets de l’Apôtre Ibrahim.
— Pensez-vous que la dirigeante de Sforza-Romano ne se joue pas de nous ? C’est une femme dangereuse, prête à tout : elle a bien tué le successeur légitime de leur organisation, Cosimo Sforza.
— La Chouette Rouge, comme la surnomment ses alliés et ses ennemis, a toujours été un élément imprévisible. Nous utiliserons les informations qu’elle a bien voulu nous fournir, mais nous ne l’aiderons pas dans sa chasse du voleur. Rien ne nous garantit son méfait. Veillons à ne pas devenir un instrument de cette impie.
— Svia. »

Liesel s’incline. Yuri les délaisse le temps d’ouvrir la porte principale du château. L’intérieur n’envie en rien l’extérieur. Le hall d’entrée raconte un passé frivole et heureux. Des morceaux épars de tentures aux couleurs délavées vêtissent les murs. Il ne reste des statues que des morceaux brisés jonchant un parquet brûlé par endroits. Les tapis couvrant les deux escaliers tournants, installés à l’opposé l’un de l’autre et se rejoignant au palier, sont déchirés ou ensevelis sous des débris.

L’escalier de droite menace de s’effondrer comme celui de gauche. D’innombrables blocs de pierre de ce dernier tapissent le hall. Parmi le granit et les débris de bois, un lustre aux cristaux fendillés se recouvre petit à petit de poussière comme le reste du château.

Sviatoslav avance son fauteuil. Les roues s’écrasent contre des éclats de verre.

« Mon Roy, intervient Yuri. Laissez-moi vous conduire au bureau. »

Ils s’engagent dans un long corridor chargé de portraits familiaux, éclairés par une lampe torche. Les Crucifiés réfractaires à son couronnement les ont miraculeusement épargnés, après avoir éventré, cassé, détruit, renversé, coupé, arraché et brûlé tout ce qui se trouvait sur leur passage. Les domestiques présents ce funeste jour ont tout juste eu le temps de s’enfuir.

Au lendemain de ce sinistre évènement, Sviatoslav décida d’exécuter en secret ces traîtres. Yelena a fait un excellent travail. L’Épine de son conclave a surpassé ses attentes, maintenant qu’il y songe. Pas même Liesel n’est au courant de ce chapitre de leur Histoire. Il frissonne sous un courant d’air violent. Un bref instant, il jurerait avoir entendu sa grand-mère paternelle :

« Un jour, ton enfant naîtra et grandira ici comme tous nos ancêtres ! »

La bile lui monte à la gorge. Grand-mère Siham se retournerait dans sa tombe en voyant sa demeure, grande source de fierté, réduite à néant. Liesel s’approche de lui et serre son épaule, le rouge aux joues.

« Ne soyez pas triste, Svia.
— Je suis le dernier Andreïev.
— Ne voulez-vous plus de moi comme femme ? »

Sviatoslav sourit et prend sa main pour en embrasser les phalanges.

« Je le veux de tout mon cœur depuis notre rencontre. »

La gêne passe sur le minois de Liesel.

« Avez-vous peur de ne pas pouvoir… »

Il rit de bon cœur.

« Ne vous inquiétez pas pour mes performances. Je crains simplement le Jeu et les Crucifiés les plus conservateurs. »

Yuri les précède pour ouvrir le bureau, dissimulé par une statue presque intacte. Une douce lumière filtre des fenêtres barricadées. Des bibliothèques aux mille livres s’élèvent jusqu’au plafond voûté. Une odeur de renfermé imprègne l’air et le mobilier poussiéreux.

« Attends-nous dehors, Yuri. »

Le Prieur s’exécute, ses chaussures marquant le sol. Sviatoslav l’oublie au profit d’un tableau placé au-dessus de l’âtre d’une cheminée. Les yeux bruns d’ébène de Svyatopolk le jugent, malgré la toile gondolée par l’humidité. Liesel prie comme l’exigent leurs coutumes :

« Le Roy n’est plus, mais son règne demeure.
Le Fléau s’est tu, sa volonté accomplie.
Le Sang est versé, son sacrifice complet.
La Pierre, désormais, défend sur son linceul.
La Cendre veille sur sa mémoire.
L’Épine, seule, jugera son successeur.
Le silence est son commandement. Le deuil est notre soumission. »

Sviatoslav signe en même temps qu’elle, lèvres closes.

« Liesel, peux-tu déplacer son portrait ? Un coffre est caché derrière. »

Elle lui obéit, tremblante comme une feuille. Le courroux divin ne s’abattra pas sur toi. Il garde cette taquinerie pour lui et profite de la vue. L’éclat de la façade métallisé le rappelle à l’ordre.

« 21-01-71.
— Une date de naissance ? devine Liesel, je ne la connais pas. »

Sviatoslav triture ses jambes.

« Les installateurs se sont-ils trompés ? Voulez-vous que je la change par l’anniversaire de votre père ou le vôtre ?
— Ce ne sera pas nécessaire, Lie. »

Elle lui donne le dossier et garde une distance respectable.

« Une fois que je l’aurai lu, nous le transmettrons en personne à Theodoros.
— Oui, mon Roy… Svia.
— Tu y arriveras, Lie, comme quand nous étions plus jeunes. »

Il lit chaque document, rapport et note. Une fois. Deux fois. Trois fois. Ce n’est pas possible.

« Svia ?
— Lie, nous devons le trouver et le mettre en sécurité. Sinon, la Chouette ou les Conservateurs l’utiliseront pour me détrôner et renverser le pouvoir de notre Ordre. Nous devons aussi savoir qui a eu accès à ses informations. »

Il frotte sa jambe.

« J’ai besoin d’un instant seul. Pourquoi ne profites-tu pas des jardins en attendant ? »

Liesel s’éclipse avec une courbette. Ses pas s’éloignent jusqu’à disparaitre. Seul, Sviatoslav tire une des photographies du « voleur ». Un masque chirurgical rehausse les orbes inhumains par leur violet limpide, pigmenté de bleu.

Nerveux, il fouille et récupère un rapport médical, signé par un certain Dr Molnia. Les détails de son intervention chirurgicale en Pologne y sont consignés. L’écriture trahit la main d’un expert, mais aussi celle d’un menteur.

« Paralysie consécutive à l’effondrement osseux post-traumatique. Aucune trace de section médullaire volontaire. »

Sviatoslav se souvient de la salle d’opération. Une femme traduisait les signes du chirurgien, dont il ne voyait que les mains à ce moment-là.

« L’équilibre est important. Aujourd’hui, je te prends un bout de toi, comme tu l’as fait quand on était petit. »

« Reiju… »

Sa voix s’éraille.

« Je m’en suis toujours voulu. »

Il se souvient de cette dispute d’enfant, stupide et futile. Puis du sang sur le meuble, le sol et le mur. Son frère recroquevillé, en larmes, paumes plaquées sur son oreille.

« Je te protégerai cette fois. Je le jure sur notre sang ! »

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