

Septembre débute. Une sensation désagréable habite Béatrice. Tout lui semble… irréel. Comme si elle sautait des jours entiers – quand il ne s’agit pas de semaines. La fatigue peut-être… Son nez se fronce face à la nourriture jetée sur son plateau. Le repas du soir est pire que le midi.
Encore quelques mois et je m’empiffrerais des plats de Marcus. Aro et lui l’ont appelé la veille. Son second jugement aura lieu le 14 novembre, une semaine avant ses vingt-cinq ans. Le juge est de leur côté, ainsi que la majorité des jurés. L’un des témoins principaux dans son affaire a mystérieusement disparu, deux autres se sont retirés – elle remerciera Reiju à sa sortie avec un restaurant et de la vodka.
Maria ne l’a toujours pas remerciée pour son cadeau. J’aurai aimé voir sa tête en découvrant Pietro. Béatrice mâche lentement un bout de viande, installée à sa table habituelle. Cosimo a répondu favorablement à leur offre.
Une odeur de violette chatouille ses narines.
Les sens en alerte, elle en cherche la source. Quelque chose cloche ! Incapable d’en trouver l’origine, elle s’évertue au calme. Un brouhaha constant l’entoure : des portes qui claquent, des bribes de conversation perdues dans le raffut général, puis des éclats de rire qui lui hérissent les poils. Des Segadores harcèlent une nouvelle venue, chétive. Dans une semaine, elle se suicide. Sa propre affirmation la prend au dépourvu. Esméralda déteint sur moi ?
« Désolée gata, mon check-up a duré plus longtemps que prévu ! »
Esméralda s’installe en face d’elle et s’empare de son dessert, avec un sourire fripon.
« Merci, gata !
— Petite pie. »
Elles rient de bon cœur.
Esméralda parle, tandis que Béatrice triture sa nourriture et l’écoute d’une oreille distraite. La préparation des tres leches change pour le beau temps de ces derniers jours, avant de se transformer en une affirmation :
« Quelque chose t’ennuie. »
Aucun mot ne glisse sur sa langue. Plusieurs réponses lui viennent à l’esprit. Sa libération. Ses rapports in fine avec le futur dirigeant de Sforza-Romano. Sa relation avec Esméralda en dehors de la prison. Béatrice repose sa fourchette, toute once d’appétit envolé depuis longtemps. Cependant, ce qui la tracasse est cette sensation constante d’être enfermée dans un rêve éveillé.
Son verre frôle ses lèvres, avant qu’elle ne réalise son geste. Une soif dévorante lui brûle la gorge. Elle l’épanche en trois grandes gorgées. Esméralda lui indique d’un coup de tête la sortie du réfectoire.
« Tu n’as pas fini ton assiette.
— Je terminerai plus tard. » la rassure son amante avant de se lever avec son plateau.
*
Un nuage camoufle l’astre diurne, étendant son ombre sur une partie de la cour. Béatrice ne réagit pas à ce changement de luminosité temporaire. Un froid mordant ne la quitte pas depuis… Depuis quand ? Son pied frappe dans un petit caillou qui roule plus loin. Les épaules voûtées, elle s’emmure dans ses pensées. Esméralda l’en sort :
« Tu es toi sans l’être.
— Est-ce une remarque de ma petite-amie ou de la bruja ? rit à moitié Béatrice.
— L’une ne va pas sans l’autre, gata. Je… »
Esméralda arrête de marcher et s’assoit sur un banc libre.
« Abuelita ne m’a pas rendu visite en un mois. En fait. »
Elle joue avec ses cheveux.
« En très peu de temps, beaucoup de choses se sont produites. »
Silence.
« Camila mange encore liquide, évoque Esméralda, le regard fuyant.
— Je sais, Esmé. Tu as eu besoin de temps pour digérer mon excès de violence.
— Ton identité, gata. Ta réelle identité a été dure à accepter. La Chasseuse de Minuit, l’un des Cinq membres les plus puissants, dangereux et influents de Sforza-Romano.
— Je sais, Esmé. »
On dirait un disque rayé.
« On a tous eu droit à des surnoms ronflants. »
Esméralda lui jette un regard noir.
« Tu tues de jour comme de nuit. Aucune de tes cibles n’a survécu à ta rencontre.
— C’est faux.
— Tu pourrais diriger l’une des plus grandes sociétés militaires privées au monde. Des rumeurs courent selon lesquelles les Russes essayent de vous racheter ! »
Béatrice soupire, avant de lâcher un énième :
« Je sais, Esmé. Marcus a refusé.
— Le Faiseur de braises, siffle Esméralda. Et Reiju ? C’est quoi son petit nom ?
— Il n’en a pas. »
Pas faute d’un joli CV. Idem pour Aro. Bande de petits chanceux.
« Au final, tu as toujours du mal à accepter cette part de moi, pointe Béatrice.
— Gata, je te l’ai dit dès le début. Je ne discerne pas quand tu mens ou dis la vérité. Tu te méfies de moi aussi, parce que tu ne comprends pas ce que ça signifie être une bruja. Et en ce moment… Ton aura est très différente, comparée à ton arrivée. »
Le visage d’Esméralda se ferme.
« Tu ne me crois pas.
— J’ai du mal avec tout ça, et je ne te l’ai jamais caché.
— Gata… Des esprits m’ont montré beaucoup de choses à ton sujet, avant d’arrêter de me visiter. Je pourrais répondre à n’importe laquelle de tes questions, raconter l’histoire de tous tes tatouages sans que ça vienne de toi – mais uniquement d’eux. Pourtant, tu mettras tout sur le dos de Maria et votre guerre.
— Plus depuis un bail, admet Béatrice. »
Esméralda ramène ses genoux contre elle, ignorant son aveu.
« Mon frère a mené son enquête, lui apprend Béatrice. Il n’y a que trois gardiennes qui travaillent à son compte.
— Tu as vérifié mon passé ?
— Je n’ai pas lu ton dossier, Esmé. Mis à part ce que tu as bien voulu me partager depuis notre rencontre, je dois encore découvrir tout le reste.
— Et moi, je connais tout de ton passé grâce aux esprits. Balle au centre. »
Béatrice se penche vers elle.
« Parle-moi de ses esprits, Esméralda. Ouvre-toi, s’il te plaît.
— En échange, promets-moi que j’appartiendrai à ton futur. »
Va au diable, Peisinóē… Béatrice l’embrasse. Un baiser bref, au goût doux-amer.
« Je t’aime, Beatriz. Et je le dirais pour nous deux aussi longtemps qu’il te le faudra. »
*
Le matelas fin ne les protège pas des barreaux en métal du sommier. La structure gémit au moindre de leurs mouvements, comme si elle s’écroulerait d’un instant à l’autre. Esméralda gigote avant de trouver une position plus confortable, l’oreille appuyée contre la poitrine opulente et ferme de Béatrice :
« Ton cœur bat si fort. » chuchote Esméralda.
Les doigts de Béatrice plongent dans sa chevelure en un geste mécanique. Le regard fixé sur le sommier au-dessus d’elles, Béatrice songe à leur conversation lors de leur promenade supervisée. Esméralda a bien fait de l’avertir avant. Son amante a répondu à ces questions, allant des plus intimes ou plus cryptiques.
Je crois que… Je crois que j’étais plus chamboulée la première fois. Cette réflexion la secoue. Pourquoi « la première fois » ? Elle vient de le vivre à l’instant. Sur elle, Esméralda bouge pour la chevaucher.
« Toi, tu penses à quelque chose de désagréable. »
Ses mains tracent les clavicules de Béatrice, puis descendent jusqu’à ses seins.
« Esmé, quand tu disais que mon aura a changé… Tu entendais quoi par-là ?
— Gata, tu réfléchis trop. »
Les lèvres d’Esméralda sur les siennes lui donnent le tournis.
*
Les jours s’écoulent. Dans trois semaines, son second jugement aura lieu. Pourtant, Béatrice n’arrive pas à dissiper cette sensation d’irréel. Le miroir lui reflète une image qui ne correspond pas à son état. Elle est radieuse. Sa bouche se mue en un sourire béat contre sa volonté.
La veille, son frère lui a appris d’excellentes nouvelles : Cosimo a éliminé une partie des partisans de Maria, avec le soutien d’Aro et Marcus. Une fois qu’elle sera libre, ils pourchasseront ensemble Maria. Et, cerise sur le gâteau, son avocat s’est penché sur le dossier d’Esméralda avec son accord. Il pourrait la faire libérer d’ici la fin d’année.
La vie est belle, finalement.
Sous la surveillance des gardiennes, elle retourne en cellule avec les autres détenues. À leur grande surprise, une télévision a été installée. L’excitation les anime toutes, alors qu’elles s’empressent de s’installer devant l’écran. Béatrice rit, alors qu’Esméralda s’affale sur elle.
« J’adore cette telenovela ! »
Les détenues réagissent d’une même voix à chaque confrontation, encourageant l’héroïne, critiquant l’un de ses courtisans. Une confrontation intense les captive, interrompue par un écran blanc. Un jingle d’alerte s’ensuit, aigu et bref. Une voix off masculine et autoritaire retentit :
« Nous interrompons exceptionnellement nos programmes. Veuillez accorder toute votre attention au message qui va suivre. Il concerne l’ensemble de la population mondiale. »
Des rumeurs s’élèvent entre les prisonnières. Esméralda se redresse, protégée dans l’étreinte de Béatrice. Un logo apparaît sur l’écran. Un sablier, dont le sable s’écoule vers le haut, repose à côté d’un crâne d’oiseau.
« C’est quoi ce délire, souffle Béatrice.
— Le traité de Thessalonique a marqué la fin de l’Apocalypse. Malheureusement, les gouvernements et l’ordre des Crucifiés nous ont menti. »
L’incompréhension marque le visage des détenues. L’une d’elles se lève, vacillante.
« Encore une putain d’histoire du gouvernement !
— Calme-toi et rassis-toi. » lui ordonne Estéfania.
La recrue lui obéit.
« Ils l’ont fait pour notre bien à tous. »
Une vague d’indignation explose en des cris et des insultes.
« Vos gueules ! » s’époumone Estéfania.
L’ordre revient, instable et friable.
« La fin d’Apocalypse est due au Jeu de la Faucheuse et du Sablier. La vidéo qui va suivre vous expliquera les règles basiques de ce Jeu. Nous vous demandons de conserver votre calme et de rester à l’écoute des communications officielles. La compréhension de ces événements est cruciale pour l’avenir de notre monde.
— Gata, j’ai peur. »
Béatrice renforce son étreinte, le nez plongé dans la chevelure d’Esméralda. Dieu, arrête ce cauchemar, je t’en supplie. Le logo morbide disparaît au profit d’un garçon. Sa tenue d’écolier rappelle les années 30, avec son béret au gris chiné. Les prunelles d’un rouge sanguin fixent l’objectif. La Faucheuse, comme iel se présente, débite les règles de base avec des explications frisant l’infantilisation.
Elles ont le mérite d’être claires, si ce n’est pas une blague de mauvais goût. L’Ange de la Mort appuie sur un point : le monde entre dans une ère sombre. C’est un tour des gardiennes, s’entête Béatrice. D’ici trois semaines, je suis libre ! Après, ce sera au tour d’Esmé ! Elle tremble. Esméralda se retourne dans son embrassade, des larmes perlent à ses cils.
« Nous serons les premières, gata. Puis… ce sera ton tour sans nous. »
Une expression indéchiffrable l’assombrit :
« Non… ça… ça l’est déjà.
— Calmez-vous les filles ! » hurle en même temps Estéfania.
Béatrice embrasse Esméralda, avant de prêter main-forte à la capo des Desollores. Reiju… est-il encore à l’hôtel ? Quel jour on est ? Dimanche ? Un interprète accompagne son frère, mais rien ne lui garantit qu’ils étaient ensemble et à proximité d’une télévision – ou peut-être d’une radio – lors de l’annonce.
Aro et Marcus aussi. La voix off parlait d’un impact mondial. Ils ont dû avoir la même diffusion que nous en italien. Elle imagine Marcus insulter l’écran et Aro tenter de le calmer. Elle ne s’attarde pas sur cette image. À la place, elle sépare des prisonnières vindicatives. Sont-ils en sécurité ?
*
23 octobre 2001.
Quarante-huit heures se sont écoulées. Un bip bref se propage des haut-parleurs, situés dans tout le centre pénitentiaire. À la surprise générale, ce n’est pas un responsable de la direction, ni une garde, qui parle. Avec un frisson, Béatrice reconnaît la Faucheuse.
« Chères détenues, réjouissez-vous ! Tijuana a été désignée comme la première ville participant au Jeu pour le Mexique. »
Un grésillement se mêle à la voix enfantine, au ton dépourvu d’accent. Un profond ennui marque cependant ses mots, comme s’iel était indifférent·e des conséquences de ses propos. Béatrice avise Esméralda allongée sur son lit et la rejoint en deux enjambées. Son esprit migre vers son frère. Pourvu que tu ais quitté Tijuana.
« L’Élue, Tlazolteotl, a choisi de ne se battre que dans votre… demeure. »
Les poils de Béatrice se dressent sous le rire à demi-dissimulé. Esméralda tremble dans son étreinte, le teint cireux et les yeux écarquillés.
« Les règles vont vous être distribuées sous forme de brochure. Ne sommes-nous pas prévoyants envers vous ? La mémoire humaine est si… volatile. »
Des gardiennes défilent devant les cellules et leur jettent des papiers glacés. Estéfania en ramasse un. Des cernes creusent ses orbites, faisant ressortir ses yeux. Un profond soupir soulève et affaisse ses épaules tendues.
« Toutes les personnes présentes au centre pénitentiaire participent à la partie de Tijuana. Gardez bien ça en tête et préparez-vous ! »
La diffusion est coupée. Estéfania prend le relais et lit le rappel du règlement :
« Chaque pays est divisé en cinq parties. Une ville représente une partie. Deux villes du même pays ne jouent jamais en même temps. »
Estéfania marche entre les détenues :
« Une partie se termine soit par la victoire du Protecteur, soit par sa défaite. Si le Protecteur perd, la ville est détruite. Si un pays perd ses cinq parties, le pays entier est détruit. »
Une ombre passe sur son visage.
« Le but du Protecteur est de tuer l’Élu pour sauver son pays. Les Élus ne sont pas humains et existent depuis des temps immémoriaux. Leur but est de détruire le pays où ils jouent. »
Le papier se froisse, alors qu’elle serre ses poings.
« Le Protecteur est choisi par la Faucheuse, parmi les habitants de la ville. »
Tout le monde se regarde, dans un mélange de curiosité et de méfiance.
« Nous ne connaissons pas encore notre Protectrice, remarque la doyenne de leur cellule, Natali. La… Faucheuse nous l’annoncera peut-être plus tard ? »
Estéfania s’arrête au niveau de Béatrice et Esméralda. Son attention se porte sur elles un court moment, avant qu’elle ne continue :
« Si le Protecteur tue l’Élu, le Jeu continue jusqu’à la mort du Protecteur. Le Protecteur peut choisir comment il meurt. »
Cette règle ne nous a pas été expliquée la première fois. Un frisson dégringole le long de son dos. Béatrice frotte ses avant-bras, où la chair de poule hérisse ses poils malgré des frictions brusques. J’ai la gerbe, bordel. La voix d’Estéfania la recentre :
« Si l’Élu déclare forfait avant ou pendant la partie, il est considéré comme mort, mais le Jeu continue jusqu’à la mort du Protecteur.
— C’est macabre, commente une détenue. Quoi que fasse le Protecteur, enfin la Protectrice dans notre cas, il passe par la case cercueil !
— Et l’Élu s’en sort dans deux cas sur trois, souligne Estéfania. Plus qu’une règle : si l’Élu tue le Protecteur, l’Élu commence une partie dans la ville suivante, et la ville précédente est détruite. »
Estéfania donne la brochure à une de ses tenientes.
« Nous devons nous organiser. Le personnel de la prison risque de nous garder enfermées ou de nous utiliser comme chair à canon. »
Béatrice ne lui accorde plus d’intérêt, préoccupée par Esméralda. Celle-ci pâlit à vue d’œil. Ses cheveux forment une barrière autour de son buste tremblant. En douceur, Béatrice écarte une mèche. Ses doigts effleurent une joue glacée. Elle se penche, les protégeant du chaos soudain de son corps.
Les cris, les complaintes, les insultes volent autour d’elles. Béatrice ne s’en préoccupe pas, dédiée à son amante. Elle l’embrasse, chuchote des mots auxquels elle y insuffle une confiance sans bornes, un espoir brûlant et son amour muet.
« Je t’aime. » soupire Esméralda avant de l’enlacer.
*
Béatrice fixe le mur autrefois gris. Vibre-t-il ou tremble-t-elle ? Reiju est en sécurité dehors. À chaque seconde d’éveil, elle prie pour lui et leurs pères. Ont-ils trouvé un refuge ? L’espoir qu’ils se soient retrouvés, à Chicago ou Bari, vacille en elle au fil du temps.
« On s’en sortira tous. »
Cette promesse se perd dans le silence. Esméralda la rejoint, une boite de conserve à la main. Elles en mangent le contenu froid, l’une contre l’autre. On s’en sortira tous les quatre. Nos connections nous permettrons de nous réfugier dans un pays qui a gagné. Elle mise sur la cupidité humaine en ces temps de crises. Soyez sains et saufs, je vous en supplie. Dieu, veillez sur nous tous.
*
Combien de jours sont passés ?
Sur les six-cents détenues, un quart a rejoint les rangs de l’Élue. Les trois quarts restants se sont alliés à Estéfania, leur Protectrice. Celle-ci a divisé leurs forces en plusieurs groupes, pour maximiser leur chance de survie, même si uniquement les Desollores ont des armes à feu, entrées clandestinement dans le centre pénitentiaire. Selon les rumeurs, Estéfania prévoyait de s’évader dans les mois à venir.
Le Jeu l’a devancée et condamnée à mort.
Béatrice observe les néons éteints, accoutumée à l’obscurité. L’éclairage de la bibliothèque ne fonctionne plus depuis la veille. Les fenêtres et tous les accès ont été barricadés, à l’exception d’une issue de secours, s’ouvrant uniquement de l’intérieur, et de la porte principale. Des binômes s’y relayent, veillant à leur sécurité avec des armes artisanales.
Marlène m’a parlé d’une armurerie de secours. Faudra qu’on soit discrète en y allant avec Esmé. Son amante lui a partagé ses doutes sur leur Protectrice. Selon elle, les esprits ne l’aiment pas. Un frisson parcourt l’échine de Béatrice, qui réajuste sa couverture avant de se blottir un peu plus contre Esméralda. Esprit ou pas, je veillerai sur toi coûte que coûte. Des chuchotis à sa droite l’intriguent. Elle écoute la conversation de ses camarades :
« Tlazolteotl aurait un alter ego.
— Comment ça ?
— Une fille l’aurait vue changer d’apparence. »
L’image d’un cobra pourchassant un renard transcende Béatrice. Le cœur coincé dans sa trachée, elle tend l’oreille bien plus attentivement.
« Tu parles de Magdalena ? Elle est devenue folle, après avoir essayé de poignarder l’Élue !
— D’un coup ?
— Elle voyait des araignées de partout. Ses amies ont failli y passer ! »
Une alarme stridente interrompt leurs commérages.
« Gardons notre calme ! » leur gueule une Desollores.
Esméralda l’ignore, rassemblant leurs affaires dans un grand sac de toile qu’elle épaule. Béatrice ne cherche pas à comprendre. Comme une dizaine de détenues autour d’elles, le couple fuit en prenant l’issue de secours.
Un vent glacial claque à leurs tympans. La noirceur de la nuit ne représente pas une difficulté. Cependant, l’humidité des marches manque de tuer les fuyardes les plus empressées. Esméralda attrape par le coude Béatrice, avant de se plaquer contre le mur.
Ses cheveux masquent la moitié de son visage. Sa bouche se froisse en une moue concentrée. Une vingtaine de détenues les dépasse. Pourtant, Esméralda reste sur place. Son regard vitreux pousse sur ses gardes Béatrice. Tout en la surveillant, celle-ci guette les environs. Des cris en contrebas la figent sur place.
« Marisol a tué sa famille en pleine nuit. »
Un écho irréel déforme la voix d’Esméralda, rendant son timbre presque fantomatique. Des flammes illuminent la nuit. Leur rouge se mue en vert puis en bleu, avant de disparaître. Béatrice tire à elle Esméralda, commençant à faire demi-tour pour trouver l’issue de secours condamnée.
« Paloma a incendié un immeuble par accident. Des dizaines de personnes ont péri. »
Esméralda se tourne vers la porte.
« Les issues de secours étaient bloquées, par négligence.
— Esmé, c’est quoi ce bordel ? »
Le corps tendu à l’extrême, Béatrice s’écarte de son mieux. L’espace restreint du pallier la contraint à rester à porter de bras d’Esméralda. Ça doit être un truc de bruja, relaxe ma vieille. Tout va bien se passer… Béatrice fixe l’obscurité puis son amante, dont le teint a pris une translucidité préoccupante.
Le vent s’apaise.
« Mictlanpachecatl 1les a emportées au Nord.
— Esmé ? »
La voix de Béatrice n’est qu’un chuchotis brisé par son inquiétude. Esméralda secoue sa tête par la négative, puis s’assoit sur la première marche de l’escalier. Ses doigts glissent dans ses cheveux, y démêlant les nœuds un à un. Elle brise le silence d’un ton monotone :
« Nous sommes les tlalmiqui2. Des esprits, si tu préfères.
— Pardon ? »
L’air se raréfie autour de Béatrice. Son dos rencontre la balustrade en métal, l’empêchant de basculer en arrière. Malgré les traits altérés par cette possession, le doux sourire d’Esméralda subsiste. Elle est encore là.
Béatrice avance d’un pas, se fige, perdue.
Dieu, Veillez sur elle. Je vous en supplie. Sa main se porte à sa gorge, où par le passé une croix reposait au bout d’une chaîne. Ses entrailles se tordent, alors que mille et une idées sombres la tourmentent par vague.
Les tlalmiqui s’expriment à nouveau :
« Tlazolteotl est aussi Tlahēlcuāni, la mangeuse d’immondices. »
Silence.
Béatrice ne sait pas comment réagir. Les esprits ne lui parlent jamais directement. Est-ce un tour de l’Élue ? Esméralda se penche en arrière. Le nez en l’air, elle semble contempler la voûte céleste dépourvue d’étoiles.
« Chasseuse de minuit, Tlazolteotl les purifie, aidée par Mictlanpachecatl. Tu n’as rien à craindre, tu expieras tes péchés d’une autre façon. »
Le tonnerre gronde au loin.
« Libérez-la, siffle Béatrice, les poings serrés.
— Votre amour vous protège, l’ignorent-ils. Votre lien est la clef de votre survie. Tlazolteotl n’usera pas de ses illusions sur vous, tant que vous vous tiendrez à l’écart. Elle vous offrira même de quitter le Mexique, si votre Protectrice échoue à la tuer.
— Libérez-la, s’il vous plaît. »
Les esprits rient, leurs éclats distinctifs se percutent au travers de la bouche d’Esméralda. D’un doigt, ils pointent les ténèbres. Un feu follet en perce la noirceur, projetant une douce lueur verte nimbée de blanc.
« Bonne nuit, Chasseuse.
— Esmé ! »
Esméralda s’écroule par terre. Béatrice la redresse, touchant son front fiévreux. Merde, merde, merde. Le feu follet forme des arabesques. J’hallucine. C’est pas possible autrement ! Avec précaution, elle épaule son amante et descend une marche puis une seconde. Leur procession est ardue, mais pas un seul instant Béatrice ne s’arrête.
Ses dents grincent, à force de contracter ses mâchoires. Béatrice renifle, l’absence d’odeur de chair carbonisée la déroute. Le feu de tantôt n’a laissé aucune trace de son existence. Son cœur s’emballe. Esméralda gémit, le visage en sueur.
« Bordel ! »
Béatrice manque de les faire chuter, alors que le feu follet tourne autour d’elle. Pire qu’un moustique ! Elle se retient de le chasser. Il virevolte un peu plus loin. Pourquoi je le suis ? T’es un gros pigeon, ma vieille. Un soupir bloqué en travers de sa trachée, elle quitte l’escalier pour une courette et fait face à trois portes.
Le feu follet flotte devant celle du milieu.
« Prépare un mauvais coup et je chope le premier extincteur en vue. »
Ses sourcils se haussent. La tension quitte ses épaules. Nous sommes dans un local de surveillance ! Les caméras de sécurité retransmettent des images pixelisées noires et grises sur des écrans cathodiques. Personne ne semble y avoir trouvé refuge depuis le début de la partie. Le feu follet disparaît.
Béatrice dépose Esméralda sur la chaise y faisant face, pour fermer derrière elles. Un juron claque entre ses dents. La courette et l’escalier ont disparu pour un couloir interne. Une chose de plus à discuter avec Esméralda. Elle rentre, verrouille à double tour la porte et vérifie les lieux.
Un vrombissement continu attise sa curiosité pendant son repérage. Béatrice pénètre dans une salle de repos, adjacente à une chambre et une salle d’eau étriquée. Ou je rêve, ou on est dans l’au-delà… La salive aux lèvres, elle fouille les placards et le frigo remplis. L’électricité fonctionne ici.
Le nez enfouit contre une dosette de café, elle actionne le robinet du lavabo. À côté, de la vaisselle et un savon dur prennent la poussière. On a enfin de l’eau potable à volonté. Une heure passe. Satisfaite de son tour et de leur sécurité, elle déplace Esméralda sur le lit. D’un torchon mouillé, elle essuie son front et son cou.
Nous survivrons, coûte que coûte.
*
Février touche à sa fin.
Les tlalmiqui communiquent presque tous les jours avec Esméralda, sans la posséder à nouveau. Au moins, ils n’ont pas menti. Tlazolteotl les laisse vivre en paix – ses partisanes les ignorent les rares fois où leur route se croise. Béatrice termine de nettoyer son M16A1. Grâce aux indications passées de Marlène et des plans trouvés à la salle de contrôle, Esméralda et elle ont pu s’armer et se ravitailler.
Tlazolteotl veille à ce que les garde-mangers soient remplis en permanence. Si on arrive à se faufiler dans un des camions de livraison… Béatrice range son fusil d’assaut pour entretenir des couteaux de combat – Esméralda se sent plus à l’aise avec une arme blanche qu’à feu. Une prière répétait des milliers de fois agite ses lèvres en silence :
« Faites qu’elle ne s’en serve jamais, Sainte Marie, mère de Dieu. »
Si le camp de l’Élue les ignore sciemment, celui de la Protectrice les piste en permanence. Estéfania a donné un ordre simple aux Desollores : recruter la Chasseuse de Minuit. Je la comprends, mais… Béatrice jette un coup d’œil en direction d’Esméralda, occupée à vérifier leurs sacs et équipements en cas de repli forcé. Elle s’étire de tout son long, puis se redresse.
« Je ne dirais pas non à une petite douche, gata. »
Béatrice suit son amante jusqu’à la douche attenante à la chambre de garde, déposant la lame qu’elle aiguisait sur le rebord du lavabo. Leurs lèvres s’unissent en douceur. Leurs mains dansent sur leurs courbes. Leurs vêtements chutent au sol en un chatoiement de coton gris. L’eau froide les asperge, provoquant un rire communicatif entre elles.
Les carreaux ruissellent, comme leur peau sous laquelle leur cœur bat à la chamade en unisson. Béatrice mordille la gorge d’Esméralda, puis crée un chemin de baisers enflammés sur ses seins, son ventre puis ses cuisses. Esméralda prend appui sur la paroi humide, une jambe pliée et redressée.
Béatrice la dévore.
L’eau tambourine ses épaules, glisse le long de son dos et s’écrase à ses genoux. Yeux clos, elle s’enivre du parfum d’Esméralda. Sa langue mutine et ses doigts délient toutes tensions de son amante. Ses gémissements s’élèvent entre elles en un chant délirant, ses ongles griffent la nuque de Béatrice. Son orgasme les surprend.
Esméralda s’écroule, sa poitrine s’élève et s’affaisse sous un rythme décousu.
« Je t’aime, gata. »
Béatrice lui sourit.
« Tu es magnifique, Esmé. »
Elles s’embrassent. Un bruit rompt leur embrassade. Une silhouette immense bloque la lumière de l’ampoule, s’étendant sur le couple en une menace muette. Un buste de femme, aux petits seins, surmonte une queue de serpent musclée. Une membrane nictitante couvre l’œil reptilien jaunâtre.
La créature siffle de sa langue fourchue, puis fend l’air de ses griffes longilignes..
*
La lamie gît, éventrée. Une odeur rance se dégage des intestins qui pataugent dans une marre de sang. L’attaque a été aussi rapide que leur riposte. Pourtant… Béatrice berce Esméralda. Une litanie se déverse de sa bouche tordue. Ses larmes tombent sur le visage inanimé de son amante. Un sanglot comprime sa trachée.
« Esmé, je t’en supplie… Réveille-toi… Réveille-toi… Réveille-toi… S’il te plaît… »
Elle renifle, essuie son nez du revers de la main.
« Je t’aime, Esméralda. Je… Je t’aime, alors réveille-toi. »
Un sifflement l’alerte. Un cobra immense glisse sur le cadavre puant. Les écailles multicolores luisent d’un noir vibrant. Une voix difforme ne résonne :
« Nourris-moi de ta peur. Nourris-moi de ton deuil. Nourris-moi de ta colère.
— Pourquoi, Tlazolteotl ? On s’est toujours tenues à l’écart ! »
Le cobra déploie sa coiffe.
« Tue pour moi. En échange, je te la rendrais, elle et ta liberté. »
Un élancement aigu transperce la tête de Béatrice. Cobra, pourquoi un cobra ?
« Un renard… il y avait un renard… »
Le cobra s’enroule sur lui-même, le haut de son corps tendu et se balançant en un rythme soutenu. Béatrice serre un peu plus Esméralda contre elle, la protégeant de son mieux de la morsure à venir. Le serpent ne l’attaque pas.
« Tu reconnaitras ta cible à son aura de bronze. Tue-la et tu rejoindras ton amante. Échoue et tu ne la reverras plus jamais. »
*
Béatrice se réveille en sursaut. Son cœur bat à tout rompre. Une toux violente irrite sa gorge, alors qu’elle crache du sang. Un son strident vrille ses tympans. Les muscles raidis, elle se met à quatre pattes et vomit. Sa vision brouillée se précise au bout de longues minutes. Où suis-je ?
Son souffle se coupe à la vue de cadavre, dans une pièce adjacente.
« Sainte Marie, mère de Dieu. » bafouille-t-elle.
Ses jambes se dérobent sous elle, alors qu’elle tente plusieurs fois de se lever. Des images en pagailles lui reviennent. Tijuana. Esméralda. Tlazolteotl. Les paroles du serpent rongent son esprit. Plus vite elle trouvera sa cible, plus vite elle rejoindra son amante.
« Esmé m’attend. »
- personnification du vent du Nord, connu aussi comme « vent vers l’enfer » (l’enfer étant au Nord, selon les croyances des Aztèques). Il a trois frères : Cihuatecayotl (vent du Sud), Tlalocayotl (vent de l’Ouest), Vitztlampaehecatl (vent de l’Est). Leur père est Ehecatl, le dieu du vent. ↩︎
- « Ceux qui meurent sur terre » (du nahuatl tlalli, la terre, et de micqui, mourir). Michel Graulich, Mythes et rituels du Mexique ancien préhispanique, 1982. ↩︎



Laisser un commentaire