PYROMANE – CHAPITRE 15

Le silence. Anormal. Pesant. Inquiétant. Les gardiennes ne circulent pas. Les détenues ne chuchotent plus leur espoir d’un après loin, très loin des barreaux. Les lamies ne sifflent pas, rampant de leurs corps écailleux et les attrapant à tour de bras. Béatrice se réveille en sueur, la respiration haletante.

D’une main tremblante, elle essuie son front et ses joues. Je suis à Perpignan. Elle se répète cette réalité, oubliée quelques heures sous le joug du Serpent. Son âme entière le maudit. Pourtant… Son cœur s’accroche à Esméralda. Tout était si réel : sa voix, sa chaleur, sa douceur. Son sourire. Si doux, si humain.

« Je t’aime, Beatriz. Et je le dirais pour nous deux aussi longtemps qu’il te le faudra. »

Un sanglot roule dans la gorge serrée de Béatrice. Elle le bloque, corps tendu. Un poids sur ses jambes l’empêche de se lever. Aedan l’observe, sous sa forme poilue. Sans réfléchir, Béatrice le caresse puis l’enlace. La marque du saeat pulse sous ses côtes. Une tendresse embrasse son être meurtri, lui promet un jour meilleur. Viendra-t-il seulement dans cette vie ? Les épaules affaissées, elle s’écarte.

« Merci, Aedan. »

Elle marque une pause, hausse un sourcil et tente d’un ton faussement taquin :

« Tu as peur des monstres sous ton lit ?
— Très drôle, mon enfant. »

Aedan bâille.

« Rendors-toi. Nous avons encore quelques heures avant l’aube. »

Béatrice l’écoute, ses doigts plongés dans la fourrure épaisse. Le sommeil la fuit. Son esprit vagabonde : de ses blessures soignées par Aro, qui l’a réveillée en douceur pour l’examiner, à Marcus, toujours alité, en passant par la nécessité de quitter le QG de la Résistance au plus tôt. Aedan soupire contre elle et lâche :

« Allons discuter dans la salle commune. »

La salle commune lui paraît encore plus lugubre de nuit. Ils naviguent entre les tables, accoutumés à l’obscurité. À l’approche de la cuisine improvisée, Béatrice remarque une lampe de chevet qu’elle allume après avoir prévenu Aedan. Des bouteilles d’eau traînent dans une caisse sous le plan de travail.

« Tu en veux ? propose-t-elle tout en saisissant une.
— Non merci. »

Béatrice boit une gorgée d’eau tiède. Amère. Où s’agit-il des larmes qu’elle ravale au plus profond de son cœur ? Un courant d’air agite ses cheveux. Par réflexe, elle penche sa tête en avant et les ramasse en un chignon grossier.

« Quel joli pompon, gata ! »

L’hallucination auditive vrille ses entrailles. Putain de Jeu. Saloperie de Faucheuse. Enculé de Serpent. Son poing broie la bouteille en plastique. Elle s’attable, en face d’une casserole nettoyée et de miettes de pain. Un calepin est ouvert sur des pages jaunies, recouvertes de dessins et de gribouillis. Sa vision se trouble. Un bref instant, tout se mélange : couleurs, texture, forme.

Béatrice cligne des yeux puis les frotte.

« Mon enfant ?
— Ça va, je suis juste fatiguée. »

Ses sourcils se froncent. Le carnet a disparu.

« Le Serpent a-t-il encore un contrôle sur moi ?
— Non. Boucles de Sang nous a beaucoup aidé. »

Aedan s’ébroue et d’un ton extrêmement prudent s’aventure :

« As-tu rêvé de ton amie ? »

La bouche sèche, Béatrice s’abreuve. Le silence lourd de tantôt l’entoure tel un plaid rassurant. Aedan s’approche d’elle, ses griffes cliquetant sur les pierres grossières disséminées çà et là. Le poids de sa tête, posée en travers de ses cuisses, la réconforte.

« Elle te manque. Tu as le droit de la pleurer. »

Un son étrange se bloque dans sa trachée. Je dois me concentrer sur la partie, pas sur mes états d’âme… Pourtant, ses yeux la brûlent autant que sa gorge enfle. L’émotion est trop vive, les doutes et les pertes trop nombreux. D’une voix ténue, elle oralise les maux de son être :

« Je l’aime. Et mon amour l’a tué. »

Aedan ne dit rien, lui laissant la place nécessaire.

Les visages de Giulia, Misha et Esméralda envahissent son esprit. Un bébé pleure au loin. Les cris stridents hérissent les poils de Béatrice, qui plaque ses mains contre ses oreilles. Elle est maudite, non ? Sinon, comment expliquer leur mort aussi brutale l’une que l’autre ?

« Parfois, je rêve d’un monde où ils vivent et elle m’attend… » murmure Béatrice.

Elle revit ce songe, répétée presque chaque nuit. Il commence toujours par une carte postale de Rome. La voix de Giulia lui évite de lire l’écriture penchée. Elle respire la joie de vivre, parle de sa petite-amie et de leur boutique de prêt-à-porter. Puis, Béatrice quitte sa boite aux lettres pour la route. Voitures et motos se côtoient dans un brouhaha de sons et d’odeurs.

Des écoliers croisent son chemin et éveillent la même réflexion : Misha doit être aux anges avec sa ribambelle d’enfants. Son épouse est brave. Béatrice sourit, le pas pressé. Elle ne sait jamais où elle va, sa bonne humeur la guide. Une femme l’attend à côté d’un stand de nourriture. De longs cheveux lisses, noir de jais, cavalent le long d’un corps fin.

Esmé.

Elle se tourne vers elle. Son sourire éblouit le monde. Les yeux brillants comme si leur histoire n’attend que de s’écrire. Esméralda lui tend une main, son rire vibre au creux de sa gorge comme le chant d’un motmot.

« Elle… elle m’attend. » répète Béatrice, les mains serrées contre sa poitrine.

Son cœur s’accélère. Elle connait la suite par cœur, mais n’arrive jamais à s’empêcher de rejoindre Esméralda. Des paysages défilent autour d’elles, tandis qu’elles dansent. Esmé veut… non, voulait, voyager. La rêverie se transforme en cauchemar. Esméralda gît dans ses bras, ensanglantée, le regard éteint et son sourire disparu.

« Je sais que cela va arriver… Pourtant… à chaque fois, je prends sa main… et chaque fois, je la tue par égoïsme.
— Mon enfant. »

Aedan se redresse et s’appuie sur elle de ses pattes-avants. En deux coups de langue, il avale ses larmes. Béatrice s’écarte en riant, puis s’essuie avec le bas de son débardeur. Sous ses côtes, la marque pulse au rythme de son cœur.

« Tu joues sur notre lien, ronchonne-t-elle.
— J’essaye de t’offrir un réconfort. Béatrice… »

Il plaque ses oreilles en arrière, avant de chuchoter :

« Le destin l’a tuée. Ton amour l’a réchauffée. Nous en parlerons à Boucles de Sang. Son âme réside peut-être à Dùuzal. »

La mention de ce monde des rêves allège la tension de ses épaules. Elle respire avec plus d’aisance. Assez de sentiments, ma vieille. Le contrôle lui revient au fur et à mesure que ses pensées s’éloignent du sourire d’Esméralda. Un trinôme quitte le dortoir. Sans un mot ou un regard dans leur direction, ils empruntent l’escalier menant au niveau inférieur.

« La relève d’une des équipes en faction ?
— Oui. Un autre trinôme ne devrait plus tarder. Tu as deux équipes : une au croisement des tunnels et une au palier supérieur. »

Sont-ils assez pour se relayer régulièrement ? Elle fronce du nez, essaye de comprendre leur fonctionnement. S’ils tournent en bordée ou en tiers, ils ne tiendront pas éternellement – surtout avec des rôles annexes et des attaques potentielles.

« Aedan… Comment s’organise la Résistance ? »

Il réfléchit longuement, soupire puis lâche :

« Mal. Beaucoup de trahisons, de divisions aussi…
— C’est-à-dire ?
— Trois groupes. »

Béatrice esquisse un sourire fatigué. Manquait plus que ça…

« Les logisticiens d’abord. Trop jeunes, trop vieux, trop blessés pour se battre. Ils gèrent la cuisine, la lessive, les soins, la surveillance. Nora est un peu une exception : ses connaissances sont trop précieuses pour la perdre lors d’un combat. »

Aro l’a prise sous son aile. La commissure de ses lèvres la chatouille. Reiju lui en a fait voir de toutes les couleurs, malgré son comportement docile aux premiers abords. Toujours se méfier de l’eau qui dort. De nous deux, c’est lui le plus dangereux.

« Pour eux, tu es un extincteur, la surprend Aedan. Utile si tout brûle, risquée si tu t’agites.
— Pragmatique. »

Son commentaire fait pouffer Aedan. Il s’ébroue puis continue :

« Les pro-Protectrices.
— Je sens que mon fan-club va me déplaire.
— Oui. Les fanatiques, toutes religions ou croyances confondues, sont les plus imprévisibles et capables du pire pour atteindre leurs objectifs. Ils croient que tu es leur seule chance de vaincre Ahmès et le Jeu. »

Un sourcil haussé, Béatrice se penche vers lui :

« OK pour la partie « Ahmès », mais le Jeu ?
— Selon eux, votre rôle va au-delà te tuer l’Élu. Peu importe les règles ou les communiqués des Autorités du Jeu, ils croient que vous pouvez ramener le monde à son état d’origine.
— Ça va loin, très loin. »

Béatrice se lève, veillant à ne pas le bousculer. Ses jambes se dégourdissent au bout de quelques pas. Ils vont être très déçus du voyage, ces cons. Ses doigts triturent son chignon, qu’elle défait pour laisser ses boucles lâches. Elle joue avec, réfléchie d’où pourrait bien venir une telle idée stupide. Comme s’il lit dans ses pensées, Aedan reprend :

« Je ne connais pas l’origine de cette absurdité. Probablement un gars un peu trop charismatique dont les paroles se sont ébruitées à tort. Ils te veulent efficace, quitte à ce que tu perdes ton humanité, bafoues tes croyances et souilles ton âme pour sauver les leurs. En résumé, ils veulent un bouquet-émissaire et un martyr. »

Y a pas écrit « Jésus » sur mon front… Désolée, Seigneur. Sa bouche se tord sur une moue mitigée entre la gêne et la colère.

« Et si je n’obéis pas à leurs codes ?
— Ils prieront sans doute pour un successeur plus malléable. »

L’eau gémit dans les tuyaux. Qui se lave à une heure pareille ?

« Et les autres ? »

Aedan ricane, sans joie.

« Les anti-Protectrice, aka les Frondeurs – ne me demande pas le pourquoi du comment. Ils te voient comme une contamination. Une pièce du Jeu déguisée en humaine. Ils veulent gagner sans toi.
— Je suis la seule capable de porter un coup fatal à Ahmès. Ma mort est liée à Metrum… »

Un frisson broie sa colonne vertébrale.

« Chambéry et Tourcoing… L’un des Protecteurs a-t-il été tué par un autre habitant ?
— Oui. »

Elle fixe un point invisible au sol.

« Ils se sont condamnés à cause de leur égo.
— L’Histoire aime se répéter, maugrée Aedan. J’espérai renforcer leur collaboration en évacuant les enfants.
— Candice et toi, vous avez été trahis par qui ? Un logisticien, un fanatique ou un frondeur ?
— Je n’ai que des doutes. Si j’accuse l’un de ses groupes, l’équilibre fragile qui les unit sera détruit. Une personne pourrait me renseigner : l’une des Cinq. »

Béatrice pince l’arête de son nez, expire lentement. Je regrette presque de ne pas m’être rendormie. Les ombres des meubles grossiers se découpent sur les murs humides. L’odeur rance stagne sous le plafond bas – dont des poutres en métal soutiennent l’ensemble. Dans un coin, des jouets cassés et quelques dessins à la craie trahissent la présence des enfants. Combien d’entre eux ont été gazés ? La fillette lui réapparaît, perdue derrière le miroir sans tain. Une fleur écarlate s’étend à son cœur, poisse ses vêtements rapiécés.

Bordel.

Un tressaillement saisit ses jambes. Béatrice marche de long en large, veillant à ne pas marcher sur Aedan allongé de tout son long. Qui pourrait être assez cupide pour faillir à des enfants ? Les vraies victimes de ce Jeu. Les bras croisés, elle frotte sa peau glacée. On doit trouver et éliminer ce maillon pourri. Avant que d’autres innocents ne périssent.

Ce traître paiera. Son corps s’immobilise. Son esprit fuse. Tant, trop, de possibilités. Aedan doit le sentir. Il se lève et trotte jusqu’à elle, avant d’appuyer son museau frais sur son ventre. Ses grands yeux chocolat l’invitent au calme, à la réflexion.

« Le ou la tuer te soulagera peut-être. L’utiliser contre Ahmès pourrait sauver plus de vies et assouvir ta colère. »

Sa proposition fait mouche. Béatrice gratte son crâne avant de se rassoir. Deux trinômes se croisent. Âmes errantes à la recherche d’un repos pour l’un, âmes en peine de retourner en première ligne pour l’autre.

« Pour en revenir aux Cinq… »

Béatrice grogne presque. J’en ai ma claque de toutes ces factions…

« Ce sont des apprenties prêtresses. Trois d’entre elles pratiquaient une forme de magie avant le Jeu. Les deux autres sont des parentes ayant des prédispositions. Elles créent et maintiennent les tunnels – cet espace inclus. Avant ma capture, j’ai pu leur apprendre les sorts de dissimulation et de distorsion.
— Esmé et toi vous vous seriez adorés. »

Elle cache un léger tremblement en enroulant ses mains dans son haut. Aedan lui présente son dos. D’un petit rire, Béatrice s’exécute et le gratte.

« Tu prends de mauvaises habitudes. »

Aedan appuie son corps poilu contre ses jambes.

« Encore cinq minutes, puis on se recouche.
— Hum. »

Ses muscles réclament un sommeil dûment mérité, mais son esprit fuse. Une femme rentre dans la salle commune. Un châle en dentelle repose sur ses épaules frêles constellées d’éphélides. Elle boite, appuyée sur une cane au bois vernie. Sa jeunesse est marquée par la maladie qui creuse ses yeux marron et son petit menton.

Sans invitation, elle s’installe avec eux. Sa main tremblante repousse ses cheveux bruns fins à l’aspect de pailles. Une rune s’étend sur la peau de lait, les tracés encore saignants. Elle l’a tatouée ici ? Béatrice se retient de lui remarquer le manque d’hygiène du QG et le danger sanitaire d’avoir une plaie ouverte à pareil endroit. À la place, elle tapote le crâne d’Aedan.

« Marie-Hélène, heureux de te revoir, sourit-il.
— Moi aussi, saeat. Qui est ton amie ?
— Beatriz. »

Sa fatigue renforce son accent.

« C’est triste, critique Marie-Hélène en resserrant son châle. Tu as perdu ton identité jusqu’à ta prononciation. »

Aedan pose ses pattes sur la cuisse de Béatrice, l’empêchant de se lever.

« Saeat, gronde la Cinq, je n’ai pas besoin de ta protection.
— Oh si seulement tu savais, susurre Béatrice. Tu es une des Cinq ? Laisse-moi deviner, tu crois tout savoir, avoir des super-pouvoirs te rendant intouchable ? »

Marie-Hélène se tient droite, acquiesce avec un air sévère.

« Je le suis plus que cette simple bruja. »

Aedan s’écarte, libérant Béatrice. Pourtant, elle ne se lève pas et sourit.

« Tu ne le seras jamais, d’où ta jalousie gamine. Esméralda était cent fois ce que tu prétends être. Avec elle, pas un enfant ne vivrait dans de telles conditions. Mieux, aucun n’aurait été pris sous son nez et gazé. Beaucoup de sang aurait coulé, le sien inclut, avant qu’un garçon ou une fille ne devienne un monstre. »

Béatrice attrape son bras et la tire à elle. D’une voix venimeuse, elle ajoute :

« Pas une égratignure sur toi, contrairement à tous les autres Résistants. Tu dois adorer jouer à cache-cache. N’insulte plus jamais ma compagne, encore moins sa force. Bruja ? Oui et tellement d’autres choses dont tu peux à peine saisir le concept. »

Marie-Hélène tente de s’arracher à sa poigne. Le sourire de Béatrice devient un rictus alors qu’elle serre son poing. Encore un peu et elle briserait les os saillants sous sa paume. À la place, elle relâche la pression et joue avec la bouteille d’eau.

« Tu es marquée par une bête, crache Marie-Hélène. Et les bêtes n’ont pas d’âme humaine.

— Parfait, j’aurai pas à te supporter en enfer. Aedan, on retourne se coucher ? »

Il la suit d’un pas guilleret, sa queue battant l’air.

*

Cinq heures plus tard, l’air lui semble encore plus étouffant : l’humidité se mêle aux miasmes de sueur et de renfermé de la nuit passée. Béatrice entre prudemment dans la clinique clandestine, accompagnée d’Aedan. Une odeur de désinfectant charge l’espace saturé, masquant presque celle nauséabonde du QG.

D’un mouvement synchro, ils figent devant le lit de Marcus. Il sourit, la main posée sur la tête d’Aro, endormi sur une chaise collée au plus près. Béatrice le réveille en douceur, tendant l’un des mugs qu’elle transporte. Aro ouvre un œil, puis le second. Un grognement de remerciement franchit ses lèvres en même temps qu’il se saisit du café fumant.

« Marcus n’en a pas le droit, marmonne-t-il avant de boire une gorgée.
— Je m’en doutais, réplique Béatrice, fière comme un paon. Infusion de menthe sucrée. C’est tiède, pour éviter que tu ne brûles ta pauvre gorge. Mais avant… »

Ensemble, Aro et Béatrice le redressent lentement. Des oreillers glissés dans son dos lui permettent de s’appuyer à la cloison de fortune. Enfin, Marcus trempe ses lèvres dans la tasse tenue à deux mains – et supporter par Béatrice. Un soupir contenu gonfle et dégonfle son thorax. Il grimace avant de hocher du chef.

« Reiju t’a appris ça ? demande Aro tout en sirotant sa boisson.
— Plus ou moins. »

Béatrice ne retient pas un sourire tendre.

« J’avais une blessure à la gorge, je devais parler le moins possible. J’ai voulu jouer à la maligne en réclamant un espresso. Reiju me l’a apportée sans un mot, puis m’a regardée en pouffant pendant que je m’étranglais à chaque gorgée. »

Marcus glousse faiblement.

« Une méthode pédagogique efficace. » rit Aro.

Béatrice passe une main sur l’épaule de Marcus, écarte la tasse sous un signe de tête.

« Tu t’en sors mieux que moi.
Mentor, avantage. »

Les signes de Marcus la réchauffent, malgré la faiblesse de son amplitude et sa lenteur maîtrisée. Elle étire sa nuque, raidie par l’absence de sommeil. Aro se lève, récupère les tasses vides pour les laver.

« Miel ?
— Et une goutte de citron, lui précise Béatrice, juste assez pour flatter ton palais sans t’arracher la trachée. »

Il rit doucement. Un son rauque, cassé, mais vivant.

« Aedan m’a montré la réserve. » lui chuchote-elle d’un ton cachotier.

Ce dernier s’étire, avant de s’affaler de tout son long. Sa queue bat mollement le sol, le museau posé sur ses pattes-avants. Béatrice le caresse. Son corps se tend à l’approche d’un homme, petit et enrobé. Son regard brille d’un mélange de fatigue et de bonne humeur, alors qu’il tend sa main vers Béatrice.

« Lucien, se présente-t-il.
— Beatriz.
— J’espérais une Protectrice plus âgée, lui confie-t-il de but en blanc. Non pour l’expérience, mais par tranquillité d’esprit. »

Béatrice hausse un sourcil. Après Marie-Hélène, aurait-elle droit à un supporter ?

« Je déprécie l’idée qu’une personne plus jeune doit se sacrifier pour nous sauver. Tu avais toute une vie à vivre. »

Son intonation possède une fausseté déplaisante. Tout en essayant de le placer sur l’échiquier du Jeu, Béatrice se place entre Marcus et Lucien. Ses doigts la chatouillent, proches d’un des Sig-Sauer volés. Mes armes me manquent. Comme mes fringues. Elle évite de songer à son carnet, perdu avec sa veste en cuir.

« Caleb arrive, les informe Lucien.
— J’ai compris que c’est votre chef.
— Faute de mieux pour certains, par choix pour d’autres. La politique, grimace Lucien. Vous désirez nous quitter, non ? Caleb peut arranger cela. 
— Vous êtes télépathe ? » mord Béatrice.

Lucien hausse des épaules.

« N’importe qui aspire à de l’air frais. Vous pouvez déplacer votre ami, avec précaution. Bien sûr, vous le savez déjà, glisse-t-il en fixant Aro. Nora m’a parlé de votre nuit de garde. Toute une relève à s’extasier comme une enfant la veille de Noël.
— Beatriz. »

Aro ignore sciemment Lucien :

« Nous avons déjà discuté d’une évacuation avec Marcus. Tu devais y penser aussi.
— Oui, mais je ne sais pas où aller. Je n’ai pas envie de dépendre de la Résistance pour cela, mais… Les enfants ont besoin d’un environnement sain autant que nous.
— Allons-y par étape. Un : on trouve un lieu viable, suffisamment grand pour ce monde sans l’être de trop pour notre sécurité. Deux : on le met à l’épreuve quelques jours, afin de s’assurer que la menace « Ahmès » est maîtrisée au minimum. Trois : on transfère tout le monde par groupe limité.
— Pourquoi ne pas utiliser l’immeuble que vous avez incendié ? s’intéresse Lucien. Le quatrième étage est inexploitable, mais le reste a été sécurisé sous les ordres d’Ahmès.
— En aussi peu de temps ? pointe Aro.
— Toute l’Armée de la Collaboration ne jouait pas au surveillant ou au chat et à la souris. »

Cette fois, il fixe Béatrice. Toquard.

« Il y a aussi les ouvriers esclaves. »

Lucien détourne le visage, avant de récapituler :

« Des poutres métalliques ont été placées entre les niveaux 3 et 4. Des prêtes ont aussi lancé des sorts. Marie-Hélène suppose qu’il s’agit de sorts de scellement ou d’anti-effondrement. Elle les a étudiés jusqu’à très tard ce matin. Le bâtiment est officiellement interdit à tout le monde, car jugé trop dangereux même si stabilisé pour ne pas endommager les structures voisines. »

Béatrice l’étudie longuement, mais est devancée par Aro :

« Tu sais tout cela, parce que ?
— J’y étais. Des Résistants ont été blessés grièvement à cause de votre explosion. Les Cinq l’ont senti. Marie-Hélène m’accompagnait pour me dissimulait des Collaborateurs. »

Aro serre la main de Marcus, qui commençait à signer avec virulence.

« Nous étions encerclés par l’armée de la Collaboration. Si des soldats présents jouaient dans votre camp, ils avaient eu plus d’une opportunité pour se manifester. »

Il balaye l’air d’une main flegme.

« Malheureusement, je n’en vois aucun ici, remarque Aro.
— Ils sont tous morts, je n’ai pas pu intervenir avec l’arrivée des collaborateurs.
— Lucien, les interrompt Béatrice d’un ton froid, pourquoi ne pas avoir usé de ce stratagème pour évacuer les enfants ? »

Le silence envahit la clinique.

Lucien cligne des yeux, bouche entrouverte comme un poisson hors de l’eau. Béatrice jurerait voir ses méninges fumées, alors qu’il semble courir après la réponse la plus plaisante. Il n’a pas bien bossé sa narration. Il se tourne d’abord vers Aro et ne rencontre qu’un être inexpressif, puis vers Aedan. L’appui, ou l’échappatoire, qu’il espérait y trouver lui montre les crocs. Des rides se forment sur le front de Lucien, qui répond d’un ton mesuré, à la sonorité fausse :

« Des contre-sorts ont été disséminés aux entrées de la caserne. Nous l’avons découvert à cause de la fuite d’une des Cinq et son amant. »

L’hésitation trahit son inconfort. Une certitude crépite en Béatrice : il savait pour les contre-sorts et n’a rien dit. Cette femme ne correspondait plus à leur image de Prêtresse… Aro reprend le dessus de la discussion, voyant probablement sa colère enflée.

« Elles ne sont plus que quatre ? résume Aro.
— Non, nous avons trouvé une remplaçante. »

Putain de fanatique. Les crocs d’Aedan perlent sous ses babines retroussées. En écho, une grimace déforme les traits de Béatrice. Ses doigts s’enroulent autour de son poignet gauche, s’empêchant de réagir comme son corps lui réclame à grands cris. Une tension identique parcourt Protectrice et saeat. L’instinct de meute les prédomine.

« Pour… pour en revenir à l’immeuble F1, balbutie Lucien, l’escalier est encore praticable, comme l’accès aux caves. Par contre : pas de tunnel. Les Cinq peuvent créer un passage dissimulé temporaire. »

Un bruit annonce l’arrivée d’un nouveau venu. Béatrice se positionne, gardant toujours ses mains hors de son armement. Aedan se redresse, prêt à bondir en cas de danger. Un homme entre, recouvert de boue séchée de ses bottes à son imper. Il époussète une casquette grise avant de la revisser sur ses cheveux noirs coupés presque à ras. Une odeur d’huile et de poudre le colle.

« Cela demandera de découvrir l’un de nos tunnels, intervient-il d’un ton bourru.
— Caleb, sourit Lucien avant de serre leur avant-bras. Notre Protectrice souhaite partir, je lui proposais l’immeuble F1 que ses amis ont gentiment saccagé.
— Tout le monde aurait préféré que vous restiez sages, le temps qu’on avise une extraction. M’enfin, ça devait trop vous démanger.
— Et, mon mignon. »

Un rictus étire la bouche de Béatrice, dont les commissures tressautent.

« On n’a pas à te demander ta permission. Capiche ? »

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